« J’espère que tu continues à écrire le roman que tu as commencé. J’espère également que j’y
tiens une place importante, sinon ça va aller très mal... Je veux être le héros incontesté et incontestable de ton livre ! » (extrait d’une lettre de Mathieu, le 24 décembre
1993)
Printemps 1993. Il aurait été si aisé de subtiliser à nouveau des anxiolytiques dans la pharmacie de ma mère afin
de répondre à la désaffection de Cédric par de l’indifférence ! Mais, je m’étais promis de me battre pour réussir cette deuxième année de seconde et ainsi obtenir une place en première E.S.,
anciennement première B. Or, je savais que les médicaments m’abrutiraient trop pour y parvenir. Presque d’instinct, je trouvai la parade qui m’aiderait à affronter le regard d’autrui, qui était
devenu si pesant, et me permettrait de trouver de cette manière un certain réconfort, que l’isolement me refuserait, auprès de mes camarades. J’allais amuser les autres, devenir l’attraction
de la classe, braquer les projecteurs sur moi qui, pourtant, aurait tellement souhaité devenir un fantôme. Bref, je prendrais le contre-pied de ce que je désirais.
Je mis ma plume au service de récits mettant en scène des versions parodiques des professeurs et des élèves. Ces
histoires circulaient sous le manteau, me rapportant des compliments ou, du moins, des rires bienveillants et complices, y compris de la part de Cédric. On m’en réclamait toujours de nouvelles et
je consacrais tous mes loisirs à les écrire, me délectant par avance, en imagination, des réactions de mes pairs à chacune de mes trouvailles. Pour la première fois de ma vie, je devinais quelle
était ma réelle vocation : écrire et concevoir de quoi divertir les gens. Je ne trouvais aucun attrait à la gloire académique ; je rêvais d’être un jour publié et lu par le plus grand
nombre, non pour obtenir un prix littéraire ou être étudié à la fac, mais pour amuser la galerie, changer les idées de mes lecteurs en les faisant sourire, en leur faisant peur, en les
surprenant. Je voulais être un amuseur public, un raconteur d’horreurs, un orfèvre du suspense. Et non un écrivain.
A l’heure où j’écris ces lignes, je suis fidèle à cette perspective : j’aimerais pouvoir vivre de mes
inventions littéraires et de mes concepts, non parce que je songe à devenir riche et célèbre, mais parce que le temps que je ne perdrais pas au travail, je le consacrerais à apporter un peu de
distraction, un peu de rêve à mes contemporains. Ou, plutôt, mon travail consisterait à distribuer du bon temps autour de moi. Après les pompiers et les infirmières, mes héros des temps modernes
sont, ente autres, Stephen King, Muriel Robin, Dorothée, Alexandre Dumas, Jennifer Saunders, Greg, Pierre Desproges, David Jacobs et Gotlib.
Ma popularité devint telle que j’osais me mettre moi-même en scène, exploitant ainsi un modeste don pour la
comédie que ma timidité édulcorait. J’étais alors tombé sous le charme du film de 1986 d’Adrian Lyne intitulé 9 semaines ½. Le charme de Mickey Rourke, qui avait encore un visage, était
tel que je fantasmais en m’imaginant à la place de Kim Basinger. A force de visionner la cassette VHS, je connaissais les dialogues par cœur. Un jour, en classe, entre deux cours, j’improvisai
une réplique du ténébreux personnage, celle dans laquelle il dit à Kim qu’il veut prendre soin d’elle, qu’il veut la laver, l’habiller, la coiffer, la porter, etc. Applaudissements des filles et
sifflements osés des garçons, loin de me mettre mal à l’aise, m’encouragèrent dans cette voie. Conscient de n’être qu’un piètre acteur, je comprenais aussi que les acclamations étaient
sincères : autrefois, à l’école, on riait de moi ; désormais, on riait avec moi. Régulièrement, on me demandait de jouer une nouvelle scène, je me laissais prier, les yeux baissés,
l’air faussement modeste, attendant, que tous soient bien en cercle autour de moi. Puis, je faisais mon Mickey Rourke dont mes camarades féminines les moins inhibées prétendaient en riant vouloir
être la Kim Basinger.
J’étais dorénavant invité à tous les goûters, à toutes les sorties, à toutes les fêtes. On me louait aussi comme
délégué de classe depuis que j’osais « affronter » les professeurs pour faire valoir les intérêts de mes camarades. Ce rôle de délégué me permit de faire un petit voyage de deux jours,
dans un château dont j’ai depuis oublié la localisation et le nom, à l’occasion d’un stage de formation des délégués. Tous les élèves constatèrent avec satisfaction la fumisterie : non
seulement, ce stage avait lieu au mois de mai, ce qui était un peu tard pour nous former, mais en plus, les professeurs, le principal-adjoint, les surveillants et les élèves se livrèrent à
un remake du festival de Woodstock, 24 ans après et en miniature.
C’est là que je fumai ma première cigarette. La popularité me montant à la tête, il me semblait que celle-ci
serait à son comble si à l’avenir je traînais devant le lycée, ma clope négligemment à la main. L’exemple de mon père et le souvenir de l’hôpital auraient dissuadé n’importe qui de se mettre à
fumer. Mais, je n’avais plus peur de rien ; après tout, je revenais de loin, j’aurais pu prendre des anxiolytiques jusqu’à m’en griller tous les neurones. Je me considérais donc en sursis,
heureux de l’être, et le danger que représentait le tabagisme me parut soudain dérisoire. C’est une camarade de l’année précédente, que je retrouvais à cette occasion, qui m’offrit mon premier
petit bâtonnet à cancers, après m’avoir signifié que je faisais une connerie. Je déchantai bien vite : je me mis à tousser comme un tuberculeux. J’imaginai que coller sa bouche au pot
d’échappement d’une voiture devait être tout aussi plaisant. Après trois bouffées, je renonçai, on verrait l’an prochain, éventuellement.
Ca fumait notamment du tabac, ça buvait la bière que certains élèves avaient apporté en douce, ça se galochait et
ça se pelotait dans tous les recoins, ça riait à se faire péter les cordes vocales. Bref, on s’amusait bien. Mais quand le soir arriva, ma timidité reprit le dessus et je ne m’imaginais pas me
déshabiller et me doucher devant des garçons que je connaissais à peine. Pour éviter d'avoir à me coucher, je me fis enrôler dans la brigade d’élèves-gardiens-de-nuit, une idée des adultes
responsables qui voulaient sans doute dormir en paix. Notre rôle consistait à rester éveillé pour s’assurer qu’il n’y eût pas d’incidents durant la nuit : bagarres et sorties hors du
château. Je sympathisai rapidement avec un camarade volontaire et nous bavardâmes toute la nuit, en faisant nos rondes ensemble dans les dédales du château assoupi qui sentait la pierre
humide.
Vers 4 heures du matin, tandis que nous passions devant une chambre, nous entendîmes des éclats de voix et des
rires : « Faites chier ! Je dormais ! Lâchez-moi ! » L’esprit empli de Spider-Men et de Zorros, nous intervînmes immédiatement. Ce que je vis me coupa le souffle
bien plus que n’aurait pu le faire une cigarette : dans un lit, qu’entouraient quatre gars de terminale visiblement ivres, était assis un garçon, torse nu, retenant un drap entre ses cuisses
pour cacher ce que son caleçon, retiré de force par l’un des « grands », ne dissimulait plus. En fait de garçon, j’eus l’impression de voir un jeune éphèbe échappé d’une mythologie
antédiluvienne. Le souvenir de peintures de David et de Delacroix me traversèrent l’esprit. Avais-je devant moi une œuvre d’art à laquelle un dieu fasciné par les corps des jeunes hommes aurait
insufflé la vie ? Les muscles fins et longs de cet adolescent à la bouche enfantine et aux cils interminables arrondissaient une peau légèrement hâlée, satinée, et rendue visiblement moite
par la chaleur du dortoir d’où se dégageait des odeurs de transpiration et de sperme.
Nous fîmes sortir sans manière les perturbateurs qui malgré leur nombre et leur taille se laissèrent faire, trop
éméchés pour se défendre efficacement. De l’encadrement de la porte, je lançais son caleçon à ce bel inconnu, que j’avais sûrement déjà croisé dans les couloirs du lycée, mais que, étonnement, je
n’avais jamais remarqué.
– Merci ! Ces cons m’ont réveillé. C’est cool d’être intervenu, me dit-il, repoussant d’un geste ses longues
mèches dorées colées sur son front par la sueur.
– On est là pour ça, répondis-je dramatiquement, comme l’aurait fait Superman après avoir sauvé Loïs Lane des
mains de Lex Luthor.
Le « stage » se termina sans que nous ayons l’occasion de nous rencontrer de près à
nouveau.
A mon retour, une surprise m’attendait : mes camarades de classe avaient fait circuler une carte sur laquelle
ils avaient tous écrit un petit mot pour mes 18 ans. De surcroît, ils avaient eu la touchante idée de la faire signer à la prof de français que j’idolâtrais et qui, à mes yeux, alliait le charme
et l’intelligence comme aucune femme ne l’avait jamais fait avant elle. J’étais si euphorique en voyant cela que j’appris sans le vouloir son petit message par cœur. Bizarrement, aujourd’hui, je
m’en souviens encore à la virgule prêt, comme s’il s’agissait d’un poème ou d’une fable de La Fontaine : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Ni même dix-huit,
j’espère ? Parce que du sérieux, on passe souvent au grave pour aboutir au lourd. Bref, je vous souhaite d’être préservé de toute pesanteur. »
Galvanisé par cette réussite sociale auprès de mes pairs et par la personnalité de cette prof, j’obtins au
troisième trimestre la meilleure moyenne de français et, du même coup, mon passage dans la première de mon choix.
Juillet 1993. Mon entrain retomba comme un soufflé. Coincé entre mon père qui ne fumait plus, mais qui se saoulait
encore tous les jours, et ma mère aux humeurs hystériques et instables, il n’y avait plus personne pour me lire, pour m’applaudir, pour me parler. Je n’ai presque aucun souvenir de cet été-là.
Avais-je pris des anxiolytiques pour parer à ma solitude ? Peut-être. Cela expliquerait ma mémoire défaillante.
Le seul événement dont je me souvienne se situe au mois d’août : je découvris enfin les joies de la
masturbation. Mes lectrices comprendront peu en quoi ceci peut constituer un « événement »
dans la vie d’un garçon, seuls mes lecteurs deviendront songeurs en lisant ces lignes, repensant à cette petit étape de leur vie qui marqua à jamais leur sensibilité.
L’élément déclencheur fut une émission radiophonique pour adolescents, Love in fun, dans laquelle un
médecin expliquait souvent l’onanisme aux auditeurs qui l’appelaient pour le lui demander, en ayant recours à des termes abstraits et abscons. Un soir, son jeune acolyte se décida à lui faire
remarquer qu’il répondait toujours à côté de la plaque, dans le style : « Quand tu seras prêt, tu sauras comment te masturber, cela ne s’apprend pas, ne t’inquiète pas, il n’y pas d’âge
pour commencer, etc. » Le jeune homme, sous les « oh ! » médusés mais amusés du docteur, expliqua comment il fallait procéder, mécaniquement, en appelant un chat « un
chat ». Je compris alors que mon erreur résidait dans le temps que je m’accordais pour atteindre l’orgasme : je m’étais simplement imaginé que l’éjaculation devait se produire une ou deux
minutes après avoir commencé le va-et-vient de la main.
Ce soir-là, me laissant tout le temps nécessaire, songeant successivement à Cédric, à Mickey Rourke et à ce beau
délégué sans caleçon, je connus le plaisir intense qu’un homme est capable de se procurer seul. Cela devint alors pour longtemps mon loisir favori auquel je m’adonnais chaque jour autant de fois
que mon emploi du temps me le permettait.
La rentrée arriva. J’espérais ardemment retrouver un grand nombre des mes camarades de l’année précédente. Je n’en
retrouvais que quelques uns ; Cédric n'en faisait évidemment pas partie puisqu’il avait choisi d’aller en première S. Dans une optique égocentrique, je constatai une fois encore que Dieu ou
le destin – je n’étais pas encore bien certain de savoir ce en quoi je croyais ou non – jouait avec moi au chat et à la souris : le mystérieux inconnu dont j’avais protégé le
sommeil et la pudeur se retrouvais dans ma classe. Il se prénommait Mathieu. Après les malheureuses expériences de Damien et de Cédric, conscient de ce que le garçon du
château provoquait en moi, je savais que, si je ne voulais pas devenir homo et souffrir d’une attirance sans retour, je devais l'éviter impérativement.
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