CHALCIDICVM

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LATRINA commentaires

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HORTVS

CVBICVLVM

Jeudi 4 janvier 2007

- On n’est pas dans la même classe, me confirma Damien, visiblement déçu.

- Oh ! répondis-je simplement, avec un peu de dépit.

- Mais non, j’déconne, on est ensemble !

C’était une bien agréable nouvelle pour commencer l’année. La même nouvelle était nettement moins favorable à mes résultats scolaires qui allaient se ressentir de mon attention en classe détournée par Damien. De la première place en français en classe de 4è, j’allais passer à la cinquième, avec le même professeur que l’an précédent, celui qui me donna envie d’enseigner cette matière. J’aimais toujours les travaux de rédactions, mais je m’appliquais un peu moins dans l’apprentissage des règles de grammaire et d’orthographe ; je préférais, sans commune mesure, passer tous mes loisirs en compagnie de Damien qui me faisait découvrir de nouveaux mondes, comme par exemple celui du tennis.

Il m’apprit à tenir une raquette dans un club réservé aux nantis de notre ville. Très vite, je me passionnai pour ce sport. Etait-ce parce que Damien devait souvent se serrer contre moi, au début, pour maintenir mon bras et m’apprendre les mouvements adéquats ? Sûrement, car plus jamais à l’avenir le tennis ne me paraîtrait aussi stimulant. Autre intérêt, non des moindres : les cours de tennis étaient occupés par les plus beaux garçons des environs. Un jour, Anthony Dupray, qui commençait à être déjà bien classé et qui déjà écoutait avec fascination Hélène Rollès chanter Dans ses grands yeux verts et Ce train qui s’en va, ce qui le conduirait quelques mois plus tard à chanter pour elle et à décrocher un rôle dans la sitcom Premiers baisers diffusée dans le Club Dorothée, Anthony, dis-je, intervint gentiment sur notre cours pour me donner quelques conseils, sous le regard agacé de Damien qui se sentait sûrement dépossédé de son rôle réservé d’enseignant. Nous nous revîmes quelquefois, de façon anecdotique, mais je le perdis de vue, ce qui me causa bien des regrets, non que ses cheveux bruns et ses yeux bleus me manquassent, mais parce que le jour où je le vis chanter aux côtés de Dorothée, je compris que je venais de manquer l’occasion d’entrer en contact avec mon idole.

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Premiers baisers, tel était le titre de cette série mièvre à souhait dans laquelle je le retrouverais, me lamentant de ne plus le revoir sur les cours de tennis. Premier baiser, tel était l’un des sujets de conversation favoris de Damien.

- Alors, quand est-ce que tu vas sortir avec une fille ? me demandait-il souvent. Moi, ça fait déjà deux ans que j’ai embrassé une nana pour la première fois. Il est grand temps pour toi !

- Bah, tu sais bien que ça me fait flipper, je ne sais pas comment on embrasse. Et te fous pas de ma gueule !

- Non, je me moque pas, tu sais, moi au début, je me suis planté : je bavais, nos dents se sont cognées, c’était nul. Ca s’apprend sur le terrain, ça vient avec l’expérience.

Le jour où j’allais rencontrer la fille qui me permettrait de prouver à Damien, et surtout à moi-même, que j’étais « normal », j’étais loin d’y songer. Toute ma pensée était focalisée sur les fesses de Damien contre lesquelles j’évitais, difficilement, d’appuyer mon pénis en érection. Tous les deux en short, sur la selle de son vélo, moi derrière, enserrant ses cuisses nues entre les miennes, nous nous rendions sur un cours de tennis, en passant par une piste cyclable qui traversait une grande étendue verte, propice à la promenade.

Quand Damien s’arrêta brusquement, je crus, inquiet, qu’il allait me regarder et me dire : « Bon, je te sens bander contre mon cul. T’es pédé ou quoi ? ». Mais, pas du tout.

- Regarde les deux filles, là-bas, me dit-il en regardant dans leur direction. La blonde est super mignonne !

- Oui, c’est vrai, elle est canon, admis-je.

- Ca te dirait qu’on essaie de les draguer ? Si tu veux, tu prendras la brune : elle est trop grosse pour moi.

- Pourquoi la grosse est pour moi ?

- La blonde, elle est faite pour moi, c’est sûr ! répondit-il, triomphant d’avance.

Nous nous assîmes dans la pelouse, tournés vers elles, essayant d’élaborer un plan qui se résumait par :

- Vas-y !

- Non, vas-y, toi.

- Non, toi, vas-y !

etc.

Installées sur un banc, de leur côté, les demoiselles semblaient également tergiverser à notre sujet et, ne nous lâchant pas du regard et impatientes devant notre hésitation, nous envoyèrent une petit môme brun et bouffi.

- Ma sœur, elle m’a dit de te dire que tu pouvais venir lui parler si tu veux, me dit-il.

- Elle s’appelle comment ? demandais-je, l’air dégagé.

- Raphaëlle.

- Hein ? C’est pas un prénom de fille ! s’exclama Damien, avec infiniment de tact.

- Va lui dire qu’on arrive, dis-je au gamin.

- Ben , tu vois, conclut Damien, on n’a même pas eu à choisir, la brune te veut, c’était couru d’avance, je suis certain que la jolie blonde en pince pour moi. Allez, on y va !

- Non, attends, elle ne me plaît pas ! En plus elle a un prénom affreux. Comment une fille peut-elle s’appeler Raphaëlle ? Tu me vois sortir avec quelqu’un qui porte un prénom de mec ?

- Justement, si elle ne te plaît pas, tu t’en fous d’elle, ça te permettra de t’entraîner à galocher ! me proposa Damien, pragmatique.

J’acquiesçais, pas mécontent de trouver l’occasion de me hisser au rang des autres garçons de mon âge. Maladroitement, nous nous approchâmes des deux midinettes qui minaudaient (essayez de le répéter plusieurs fois, rapidement).

- Ton petit frère nous a dit que tu voulais me parler ? demandais-je à la brune.

- C’est mon petit frère à moi, répondit la blonde.

- Alors, c’est toi, Raphaëlle ? l’interrogea Damien qui espérait avoir mal compris.

- Oui, confirma la jolie fille aux yeux clairs.

Nous passâmes un peu de temps à discuter de choses et d’autres propres à des adolescents gênés qui se rencontrent pour la première fois. Puis, Raphaëlle et moi convînmes d’un rendez-vous, au même endroit, le jeudi suivant, après nos cours respectifs.

« Je suis un peu dégoûté, m’avoua Damien ensuite, elle est super mignonne. Mais bon, je suis content pour toi. Moi, c’est pas grave, je peux me trouver des canons quand je veux, mais toi c’est une occasion inespérée. » Ce n’était ni la première ni la dernière fois que Damien faisait une allusion peu délicate à mon physique et à mon « cas désespéré ». Moi, qui depuis bien longtemps était convaincu d’être aussi laid que ce que la nature pouvait concevoir en matière d’esthétique, j’approuvais Damien, me demandant ce que Raphaëlle pouvait bien me trouver. Peut-être qu’elle n’arrivait pas à avoir de petit copain à cause de son prénom ?

Jeudi. Début du printemps. Un printemps estival, comme je n’en ai plus jamais connu depuis. Après les cours, Damien m’invita chez lui pour « la dernière touche ». Il me prêta des fringues à la mode, telles que mes parents ne pouvaient m’en offrir, m’aida à me coiffer, m’accompagna jusqu’à la porte de la boulangerie. Ses parents étaient là : ils les avaient prévenus de l’événement.

- Fonce, ne laisse pas passer ta chance, elle est trop bonne cette fille ! m’encouragea Damien.

- Oh ! Damien ! Tu es grossier ! s’offusqua sa mère qui me regardait comme une matriarche regarde partir son aîné à la guerre.

- Tiens ! me dit son père en glissant un préservatif dans ma main, j’ai eu ton âge, c’est le printemps, je sais ce qu’il peut se passer.

- Papa ! Tu vois pas que tu le fais rougir ? Il va juste la galocher, ils seront en plein air.

- Alors, n’oublie pas qu’on embrasse aussi avec les mains, renchérit son père en me faisant un clin d’œil.

- Oh ! Jean ! Tu es plus grossier que ton fils ! se lamenta la mère.

Je m’éloignais, la tête basse, après avoir promis de repasser à la boulangerie avant de rentrer chez moi, pour tout leur raconter. J’étais tout étourdi de me rendre compte que ma mère n’avait pas le monopole quant à la honte que des parents sont capables d’infliger à leurs enfants et à leurs copains.

Je fis à pieds le trajet que Damien et moi avions fait sur son vélo le week-end précédent. Je me demandais dans quelle mesure je pourrais renoncer à ce rendez-vous sans passer pour un lâche aux yeux de Damien, de ses parents, des deux Franck et de tous ceux à qui Damien, discret comme un poissonnier sur un marché, avait pu en parler. Je transpirais plus que de raison, j’avais les mains moites comme des pieds après un footing, je repassais dans ma tête tous les scénarii qui pourraient se produire, répétait mes mouvements de langue, la bouche plus ou moins entrouverte. Enfin, lorsque mon regard croisa celui de Raphaëlle, je sus qu’il était trop tard pour reculer.

Nous nous fîmes chastement la bise, puis je lui proposai de marcher un peu, histoire de profiter du beau temps. Un silence de plomb s’installa rapidement. Elle le rompit en me racontant, sans le moindre préambule, un rêve insignifiant qu’elle avait fait la nuit précédente. Comme pour lui témoigner de l’intérêt, je confirmai que je rêvais aussi la nuit.

Le silence, de nouveau.

- Ca marche le collège ? lui demandais-je, me moquant éperdument de la réponse.

- Oui, sauf en math. Et toi ?

- Oui, sauf en math aussi. On a des points communs ! Tu connais le groupe Queen ? continuais-je, me sentant bien parti. J’aime beaucoup !

- Je n’aime pas du tout, moi c’est plutôt Genesis. Tu aimes ?

- Ben, j’aime pas du tout la voix de Phil Collins. Tu aimes les B.D. ? m’empressai-je de demander pour camoufler mon accès de sincérité concernant la voix de son chanteur préféré.

- J’aime pas lire, mais mon petit frère lis Tintin.

Le silence, de nouveau.

Je la détestais, pas seulement pour ne pas aimer ce que j’aimais, mais surtout parce que mon malaise grandissait de seconde en seconde et que je l’en tenais pour responsable. Il n’y avait plus qu’une chose à faire, ce pour quoi j’étais venu : en finir.

- On s’assoit ? lui proposai-je en lui désignant un coin de gazon que le soleil n’avait pas encore roussi.

- Oui, dit-elle, baissant la tête, gênée, comme si je lui désignais un lit.

- Tu es déjà sorti avec un garçon ? lui demandais-je, en étant cette fois-ci intéressé par la réponse.

- Oui, plein de fois ! se défendit-elle. Et toi ? Tu es déjà sorti avec une fille ?

- Bien sûr, à mon âge, tu penses bien !

Nous nous sommes alors regardés et, faisant appel à tout ce que j’avais pu voir à la télé, je me penchai vers elle et pausai mes lèvres sur les siennes. J’avais bien en tête les recommandations de Damien fondées sur sa « grande expérience » et j’introduisis ma langue dans sa bouche, de façon un peu brutale. Première impression : c’était visqueux, gluant, répugnant. Mon dégoût fut tel que je ne surveillai plus mes mouvements qui devinrent chaotiques, ce qui amena nos incisives à s’entrechoquer brutalement.

Elle recula, l’air éberlué.

- On s’en va ? J’ai plein de devoirs, dis-je.

- Oui, s’empressa-t-elle d’accepter.

Avant de se séparer, elle me donna son numéro de téléphone, je lui en donnai un faux et promis de l’appeler très bientôt. Puis, après m’être assuré que j’étais bien en dehors de son champ de vision, je jetai sans hésitation le numéro de téléphone dans la première poubelle venue.

Mon humeur était mitigée : je me trouvais heureux d’avoir enfin franchi le pas, mais j’étais inquiet en me demandant pourquoi je trouvais dégoûtant ce que tous les garçons et les filles semblaient rechercher. Je trouvai un début de réponse en arrivant à la boulangerie. En voyant le visage de Damien, ses lèvres, en songeant à sa langue, je me sentis transporté en l’imaginant à la place de Raphaëlle. Je lui racontai que ça c’était super bien passé, que c’était géant, mais que cette fille était trop conne, n’avait pas de conversation et que je n’avais pas l’intention de la revoir.

« C’est pas grave, maintenant tu es un homme, me dit Damien fièrement en me prenant par les épaules ».

Ce premier baiser avait-il bouleversé quelque chose en moi ? Le fait est que le moindre attouchement, le moindre frôlement de Damien me rendait désormais fébrile. Chaque fois que son corps touchait le mien, un flash s’imposait en mon esprit, réécrivant le souvenir de ce baiser en y substituant Damien à Raphaëlle. Sa salive devenait alors savoureuse, son haleine excitante, nos langues frétillantes de désir. Confusément, sans penser à ce tabou qu’était l’homosexualité, faisant passer à mes yeux cette envie pour de l’amitié profonde, je recherchais alors un maximum de contact charnel avec Damien. J’y réussis sans trop de difficulté, celui-ci ne se montrant guère farouche et la chance étant de mon côté...

© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Mercredi 20 décembre 2006

Damien m'expliqua que la concierge de l'école privée de notre ville était une amie d'enfance de sa mère et qu'il lui arrivait de lui prêter les clefs de l'établissement pour que lui et ses copains puissent jouer dans le gymnase pendant les vacances. « On ira avec Franck et Frédéric, on va s'éclater, me proposa-t-il avec entrain ».

Cette fois, je ne demandai pas l'autorisation à ma mère, mais je l'informais que, le surlendemain, je n'irais pas à l'hôpital et que je verrais Damien. Il est inutile de m'étendre sur le chantage à l'affectif que je subis en guise de réprimande.

Le jour venu, la mère de Damien nous recommanda :

- Vous n'allez que dans le gymnase. Vous n'avez pas le droit d'accéder au reste de l'établissement. Tu le diras bien à Franck et à Frédéric, Damien.

- Oui, oui, je sais. On peut prendre des pains au chocolat pour le goûter ? répondit le fils du boulanger.

Je n'étais pas mécontent de retrouver « les deux F ». Ils étaient dans la même classe que nous en 4è et, même si je ne leur avais pas parlé davantage qu'à Damien, ils me paraissaient plutôt sympathiques, ce que me confirma cet après-midi mémorable.

A peine étions-nous arrivés dans le gymnase que Damien nous proposa de faire une partie de cache-cache. Incrédule, je regardai la salle de sport d'un coin à l'autre.

- Où veux-tu que nous nous cachions ? lui demandai-je.

- Ce n'est pas la place qui manque avec tous ces couloirs et ces salles, fit remarquer Franck.

- Nous n'avons pas le droit d'aller ailleurs que dans le gymnase, crus-je l'informer.

- On fait toujours nos parties de cache-cache dans tout l'établissement, me confirma Damien. Comment veux-tu que la gardienne ou ma mère le sachent ?

Ce fut d'abord Frédéric qui dut rester dans le gymnase pour compter jusqu'à cent, tandis que nous nous cachions. Dans notre précipitation, nous faisions des dérapages contrôlés sur le linoléum des couloirs. Le parfum de l'encaustique à l'huile de lin m'évoquait le temps de l'école primaire. Un lieu de torture autrefois, un paradis du jeu alors. L'école est bien agréable quand on y est maître comme chez soi. Sans doute l'idée me traversa-t-elle l'esprit de devenir professeur : ça pouvait être cool comme boulot, les profs avaient sûrement le droit de jouer à cache-cache quand les élèves n'étaient pas là !

Une odeur m'en rappelant une autre, tandis que je me cachai sous un pupitre d'une salle de classe, je me souvins de celle de la colle « Cléopâtre » que j'avais complètement oubliée : laiteuse dans son petit pot de colle en plastique blanc, avec son couvercle orange auquel était fixée la spatule. En esprit, je vis alors, posée à côté du petit pot, pêle-mêle, une gomme « Charlotte aux fraises » qui sentait le bonbon, un cahier d'écolier dont la couverture était illustrée par Sarah Kay, une figurine de Schtroumpf, un taille-crayon en forme de poubelle, un dessin de « Blondine au pays de l'arc-en-ciel » réalisé par Samera. Sans doute était-ce la première fois que j'éprouvais un tel sentiment de nostalgie et que je comprenais, bien avant d'avoir lu Proust, le rôle que jouaient les sensations olfactives dans le réveil de la mémoire.

Nous étions en nage à force de courir partout pour trouver de nouvelles cachettes.

Tandis que c'était à Franck de s'y coller, Damien me suggéra de nous cacher tous les deux ensemble. Il n'avait aucun argument à l'appui pour justifier cette proposition. Au contraire, cela permettrait à Franck de faire d'une pierre deux coups quand il nous trouverait. Mais, je commençais à ma plaire de plus en plus auprès de Damien, et je trouvais l'idée tentante sans vraiment savoir pourquoi.

Il m'emmena dans la cuisine à côté du réfectoire : « J'ai une planque imparable, jamais Franck ne pensera à venir nous y chercher ». Il ouvrit une gigantesque porte de placard en aluminium. Loin d'être plein, il y avait là une place suffisante pour y tenir à deux. Nous nous serrâmes l'un contre l'autre, et Damien referma la porte. Une odeur de purée Mousline et de compote de pommes persistait et m'entêtait, bien que la cuisine fût désertée depuis fin juin. A cette odeur se mêla bien vite le parfum de Damien. Etait-ce son déodorant ? Son eau de toilette ? L'odeur de sa peau, de sa transpiration ? Un mélange de tout cela ? Je me sentais enivré, apaisé, avec l'envie de m'endormir. Il chuchotait à mon oreille, de crainte que notre chasseur ne nous trouve. Je frémissais en sentant son souffle et son haleine sur mon cou. Il déplaça son pied qu'il cala négligemment sous mon périnée sans brutaliser mes parties sensibles à la douleur. Mon pénis, durci par le plaisir, était inconfortablement écrasé contre mon ventre, mais j'aurais voulu que nous restions comme ça très longtemps.

Mon voeu était presque exaucé.

- Il ne nous trouvera jamais, murmura Damien près de mon oreille.

- Alors, on va être obligés de sortir nous-mêmes d-ici, ou on risque de manquer d'air, fis-je remarquer, le nez sur sa tempe.

- Non, attends, on n'est pas pressés, on va le laisser mijoter.

Combien de temps s'écoula-t-il ? Je l'ignore, mais nous restâmes ainsi, sans bouger pendant ce qui me paraît aujourd'hui avoir été une bonne partie de l'après-midi. Enfin, nous sortîmes de notre cachette et allâmes retrouver Frédéric et Franck. Ce dernier était en colère, il nous accusa d'avoir quitté l'école, sinon il nous aurait forcément trouvé, c'était de la triche. Damien calma les esprit en sortant de son sac à dos les pains au chocolat, ce qui nous mit le sourire aux lèvres à tous.

Je revis Damien après un ou deux jours passés à l'hôpital durant lesquels je songeais que, grâce à lui, je vivais et ressentais des choses fantastiques qui m'avaient été interdites jusqu'à lors. La guerre froide entre ma mère et moi dégénéra en conflit ouvert. Elle m'accusa d'égoïsme, de délaisser mon père, de me mettre sous la mauvaise influence de Damien. Peu m'importait, le temps que je passais avec lui effaçait les crises de fureur de la mère-dragonne. Et les colères de sa mère à lui me paraissaient autrement moins violentes.

Pourtant, furieuse, elle le fut lorsqu'elle entra avec fracas dans la chambre, située au-dessus de la boutique.

- Damien ! Tu te fiches de moi ? Je t'avais dit de ne pas aller ailleurs que dans le gymnase, lorsque vous êtes allés à l?école !

- Bah, on n'a pas quitté le gymnase, m'man, répliqua le fils indigne en feintant l'étonnement...

- En plus, tu continues à mentir ! Elizabeth m'a appelé pour me dire qu'elle avait été faire un tour à l'école et qu'elle avait dû cirer à nouveau tous les lino, parce qu'il y avait des traces de pas et de dérapages partout dans les couloirs.

- Vous feriez de bien piètres voleurs tous les deux, s'amusa le père de Damien, toujours bon homme, tandis qu'il montait à l'étage en entendant son épouse crier.

- Je t'assure que nous deux, nous n'avons pas quittés le gymnase. Mais Franck et Frédéric n'ont pas voulu m'écouter et sont allés visiter le reste de l'école.

- C'est vrai, Madame, intervins-je effrontément, Damien leur a bien dit que vous nous aviez interdit l'accès au reste du bahut.

- Quoi qu'il en soit, Damien, tu es puni. Tu pourras venir le voir ici, si tu veux, me dit-elle gentiment, mais il n'a plus le droit de sortir avant la rentrée.

Les protestations de mon camarade et l'intervention de son père ne changèrent rien.

- Je suis trop dégoûté, je voulais t'apprendre à jouer au tennis, me dit-il. En tous cas, merci d'avoir menti.

- C'est normal, on est amis, non ?

- Ouais, sûr que t'es mon ami, le meilleur même ! Jamais un pote n'avait menti à mes parents pour me protéger.

En me confirmant son amitié, Damien me rendit fou de joie, j'avais sincèrement l'impression qu'il me donnait tout ce que je désirais. Je n'imaginais pas qu'un jour, ça ne suffirait plus. Les vacances se terminèrent en parties de Trivial Poursuit, en visionnage de films d'action, en jeux vidéo Atari, en bavardages passionnés sur tout ce qui intéressait les adolescents d'alors : les vêtements de marque Nike et Chevignon (que mes parents n'avaient pas les moyens de m'offrir, ce que comprenait Damien, conscient que tous les collégiens n'étaient pas fils de commerçants), le sexe (à propos de quoi nous nous étions avoués sous le sceau du secret que nous étions puceaux tous les deux), les groupes Genesis et Queen et bien d'autres choses que j'ai oubliées depuis. Notre entente était telle que nous évoquions sans arrêt le fait que ce serait génial que nous soyons dans la même classe de 3è.

Le jour de la rentrée arriva fatalement. Les élèves se bousculaient pour voir les panneaux d'affichage. Damien, qui avait réussi mieux que moi à s'approcher des listes de classes en jouant des coudes, revint vers moi pour me donner l'information que nous attendions tant depuis des jours. Etions-nous dans la même classe ? En voyant la mine déconfite de Damien, je ne me faisais plus beaucoup d'espoir...

© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Jeudi 14 décembre 2006

La dernière heure de classe de l’année scolaire de 4è venait de s’achever. J’attendais Samera devant la grille du collège pour que nous rentrions ensemble, comme à notre habitude. Damien, avec qui je n’avais jamais échangé que des saluts polis, s’approcha de moi.

– Tu n’es pas pressé de partir ? Le collège te manque déjà ? me demanda-t-il sur le ton de la plaisanterie.

– J’attends une amie.

– Ta chérie ?

– Non, non, juste une amie, répliquai-je en rougissant de tout mon sang.

– Tu pars cet été ? me demanda-t-il, peu décidé apparemment à me dire au revoir.

– Non, impossible, mon père... euh... mon père travaille.

– Moi je pars en juillet, mais si tu veux on pourrait se voir en août, ça serait cool.

– Oui, ça serait cool.

– On pourrait aller à la piscine, ça te dit ?

– Ouais, super !

Je me sentais toujours le visage et les oreilles rouge vermillon : la seule vérité qui était sortie de ma bouche jusqu’à présent, c’était que Samera n’était pas ma petite amie. Sinon, je passais l’été auprès de mon père dans le service de cancérologie d’un hôpital parisien, je n’avais pas particulièrement envie de voir Damien ou qui que ce soit d’autre pendant ces vacances, et surtout j’étais aussi à l’aise à la piscine qu’une vache peut l’être sur un monocycle.

– Tiens, me dit-il, en me tendant un petit papier sur lequel il avait griffonné son numéro de téléphone.

– Ah, merci. Tu veux le mien ?

– Bah, oui, ce serait pratique.

Je notais d’une main tremblante le numéro à huit chiffres de mes parents. Je ne l’avais encore jamais donné à personne, de crainte que quelqu’un tombât sur ma mère de mauvaise humeur ou sur mon père saoul.

« Tu sais, m’avoua-t-il, depuis le début de l’année, je te trouve l’air sympa, mais je n’ai jamais osé trop te parler : tu n’avais pas l’air d’en avoir envie. »

J’aurais voulu lui répondre quelque chose d’intelligent, mais je ne pouvais rien faire d’autre que le regarder en m’étonnant de ne pas avoir remarqué ses beaux yeux bleu acier plus tôt dans l’année. De surcroît, ses cheveux châtain clair ornaient un visage pas vilain du tout. Mon attention avait tant été retenue par Patrick que j’avais ignoré Damien qui, pourtant, à maintes reprises, avait été classé 2è ou 3è dans une liste élaborée par les filles de notre classe qui déterminaient ainsi quels étaient les garçons les plus mignons. Moi aussi, j’arrivais 2è ou 3è. Mais Damien, lui, c’était en partant du début du classement.

L’opération de mon père avait en grande partie réussi. On lui avait retiré tout le rein et les glandes surrénales pour limiter le risque des métastases. L’avenir nous apprendrait que c’était en vain. Le mois d’août, cette année-là, était particulièrement chaud et sec, ce qui ne faisait que rendre encore plus écœurante les odeurs d’éther, de désinfectant et de potage qui parfumaient l’hôpital.

Quand Damien me téléphona pour me proposer d’aller se rafraîchir et bronzer à la piscine de la ville voisine, j’acceptai sans aucune hésitation : un après-midi entier sans voir mon père perfusé, sans parler cancer avec ma mère qui ne se confiait qu’à moi et ne pleurait que devant moi, sans ces odeurs qui, me semblait-il, imprégnaient ma peau, bref, un après-midi de liberté... c’était inespéré !

Je demandai la permission et l’argent nécessaire à ma mère après avoir accepté l’offre de Damien. Elle me l’accorda immédiatement, non sans soupirer, les larmes aux yeux : « Tu as de la chance de pouvoir fuir tout ça pendant quelques heures. Moi, il n’y a que lorsque je serai trois mètres sous terre que je pourrai me détendre enfin. Papa comprendra que tu ne viennes pas le voir, tu sais. » Son stratagème était près de fonctionner, j’allais lui dire que je n’irais pas à la piscine, que je resterais avec elle, lorsqu’un regain d’égoïsme vainquit mon sentiment de culpabilité : « – Tu pourrais aussi me donner des sous pour que je m’achète un pain au chocolat après la piscine, s’il te plaît ? – Au moins, tout ça ne te coupe pas l’appétit, tant mieux ! »

Sur le chemin, j’appréhendais un peu : non seulement je nageais comme une pierre, mais en plus j’étais convaincu d’être moche et en position d’infériorité sans mes vêtements pour m’y cacher. L’odeur de chlore finit de me rappeler combien je n’aimais pas la piscine et me donna l’impression désagréable que je ne pouvais décidément plus fuir les odeurs entêtantes. Damien m’attendait comme convenu devant l’entrée. Je fus stupéfait de le trouver incroyablement beau : le mois de juillet avait halé sa peau et éclairci ses cheveux qui étaient maintenant d’un blond doré. Son regard me parut pénétrant, son sourire éblouissant.

– Je suis content de te revoir, me dit-il en me serrant la main.

– Moi aussi, répondis-je laconiquement.

En sortant des vestiaires, je fus époustouflé par son corps duquel je détournai rapidement les yeux, me sentant gêné et troublé. Pendant les quelques secondes où je l’avais regardé de la tête au pied, j’avais découvert un garçon musclé, pas sec contrairement à moi, mais charpenté à la façon d’un jeune rugbyman. De tout l’après-midi, je n’osai plus le regarder autrement que dans les yeux, hormis lorsqu’il me tournait le dos : là, je me régalais en admirant ses épaules et son dos larges, ses fesses bien rondes et ses cuisses sportives recouvertes de poils clairs.

Il me mit très vite à l’aise, ne se moquant pas de ma brasse maladroite, mais m’apprenant à mieux nager. Nous chahutions dans l’eau comme des enfants, nous faisant couler mutuellement, nous éclaboussant, couvrant de nos rires l’écho des cris enjoués des groupes d’adolescents. Allongés sur nos serviettes, à l’extérieur, sur la pelouse, nous discutions de tout et de rien. Moi qui n’était pas d’un naturel bavard, je me surprenais à amuser et à intéresser Damien. Nous parlions comme si nous nous étions toujours fréquentés, nous semblions les meilleurs amis du monde.

Il me dit soudain : « Les filles étaient connes de te mettre dans la fin du classement. T’as de beaux yeux et je vois que t’es bien foutu. Pas très très musclé, mais bien foutu. » Le sang me monta à la tête. Je me sentais touché car personne ne m’avait jamais dit que je n’étais pas laid, mais je demeurai en partie dubitatif : ne se moquait-il pas de moi ?

« Rougis pas ! s’exclama-t-il. T’as pas à être gêné, je suis pas pédé, hein ! » Tant mieux, parce que je ne l’étais pas non plus, pensais-je en toute honnêteté.

Nos estomacs nous signalèrent l’heure du goûter, nous passâmes sous la douche avant d’aller nous rhabiller. Il s’agissait de douches collectives et non de cabines. Pas question, donc, de se mettre nu pour se laver réellement. Damien, à côté de moi, faisait face au mur et gardait la tête baissée, se laissant fouetter la nuque par le puissant jet d’eau chaude. J’en profitai pour le regarder à son insu et eus ainsi le loisir de remarquer pour la première fois la bosse impressionnante de son slip de bain bleu qui, trempé, cachait peu ses parties les plus intimes. J’étais fasciné par cette protubérance virile et n’arrivait pas à déterminer quelle en était la cause. Un sexe très gros ou très long ? En semi-érection ? Des testicules volumineux ? Tout ça à la fois ?

Je quittai les douches avec précipitation, allant cacher mon excitation dans mon vestiaire. J’eus beaucoup de mal à me rhabiller, mon slip et mon jean trop serrés ne contenant qu’avec peine mon émoi dont je ne pouvais plus me défaire. Même Patrick ne m’avait jamais mis dans un tel état. J’allais devoir m’y habituer, car désormais, chaque fois que je verrais Damien ou que je penserais simplement à lui, je serais excité au point de demeurer en érection durant des heures.

A la sortie de la piscine, je lui proposai d’aller acheter des viennoiseries à la boulangerie la plus proche. « Traître ! m’asséna-t-il. Tu veux faire marcher la concurrence ? T’as oublié que mon père est boulanger ? Viens chez moi, on mangera tout ce qu’on voudra, et ça ne te coûtera pas un sou... » Dès ce jour, il me présenta donc à son père, un homme costaud au visage rougi par le fournil, et à sa mère, bourgeoise charmante qui tenait la boutique avec raffinement. Tandis que nous nous empiffrions de délicieux pains au chocolat, de croissants et de briochettes, Damien me demanda :

– On pourra se revoir pendant ces vacances ?

– Bien sûr, pas de problème, je n’ai rien à faire ! mentis-je avec sincérité, oubliant pendant quelques instants ma mère et la maladie de mon père.

– Alors, je vais te proposer quelque chose de génial...

© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.

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par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Mardi 28 novembre 2006
Le collège ne se trouvait guère plus éloigné que l’école primaire. Braves gestionnaires du territoire pompidouesques et giscardiens qui avaient songé que les jeunes ouvriers et immigrés ne s’épanouiraient pas au-delà de leur cité ! En fait, il y avait deux cités, séparées par une voie ferrée. Les immeubles étaient pratiquement identiques dans les deux, mais d’un côté il y avait la nôtre, « la cité des pauvres », où étaient ancrées les écoles maternelle et primaire, et de l’autre côté de la voie, « la cité des riches », celle du collège, là où l’on portait davantage des vêtements de marque et où l’on promenait des dalmatiens. Cette cité n’était pas en réalité celle des riches, mais celle des Blancs de la classe moyenne qui connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait Quelqu’un.
Les vrais riches, eux, habitaient le reste de la petite ville bourgeoise de banlieue. Elle ressemblait à toutes les petites villes bourgeoises de banlieue, avec ses pavillons fleuris et son centre commerçant où se côtoyaient une armée de coiffeurs déguisés en cosmonautes comme cela se faisait dans les salons de coiffure distingués des années 80, une fleuriste sans âge liftée à outrance, un charcutier raciste suant le cholestérol et un boulanger dont le fils unique deviendrait pour moi mon premier amour d’adolescent. Mais nous reviendrons dans cette boulangerie en temps voulu.
C’est ma première rentrée au collège. S’il y a un dieu qui a souvent cherché à me mettre à l’épreuve, il se distingua encore une fois en me casant, parmi les sept classes de 6è existantes, dans celle d’Alexandre, en veillant bien à ce que je sois séparé de mes protectrices, Samira et les autres filles qui étaient réparties dans les autres classes.
De toute façon, Samira ne m’adressa plus la parole pendant un an et gardait la tête baissée quand nous prenions l’ascenseur ensemble, tous les jours. J’avais bien remarqué que durant les vacances d’été, ses hanches de petite fille s’étaient élargies, mais comment aurais-je pu deviner que cela signifiait pour elle le début de la puberté et que ses parents, Musulmans, y avaient vu le signal annonçant qu’elle ne devait plus fréquenter les garçons ? Non, moi, égocentrique, je pensais que Samira avait trop honte de me fréquenter, de fréquenter la fille qui n’en était pas une. Ainsi, la grande aventure du passage souterrain de la voie ferré, nous la vivions à quelques mètres de distance, soit que j’accélérais mon pas quand elle ralentissait, soit que je restais poliment derrière elle quand nous étions en retard pour les cours.
Alexandre était également séparé de ses acolytes, mais il ne tarda pas à se reconstituer une bande de garçons au sein de la classe, qu’il monta très vite contre moi. A ma grande surprise, je n’étais plus « la fille », j’étais devenu celui dont on riait sans avoir à le nommer. Ce mépris se justifiait certainement par le fait que, pendant les premiers mois, ma mère m’accompagnait jusqu’à la porte du collège, attendant toujours que je fusse éloigné pour me crier ses recommandations, sur un ton tantôt tendre, tantôt menaçant, faisant de grands gestes d’amoureuses qui aurait regardé son fiancé partir à la guerre. Le nez baissé, je traversais la cour le plus rapidement possible afin de fuir son regard, comprenant confusément combien son amour exclusif pour moi était pesant. Je commençais enfin à la détester. Et ça faisait aussi mal que de l’aimer.
Autre nouveauté : j’appris à me battre, physiquement. Incapable de répondre aux attaques verbales sournoises d’Alexandre et de ses copains, je leur fonçais dessus tête baissée, que l’on soit dans la cour, dans les couloirs ou même en classe. Je n’avais peur de rien, sinon de la honte de rester davantage passif face à leurs moqueries qui portaient la plupart du temps sur ma mère. A leur mépris, je répondais par la haine, pour défendre l’honneur de celle que je me préparais pourtant à haïr bien plus que je n’avais jamais haï Alexandre. Les professeurs nous séparaient, sous les cris animaux des élèves enragés par la vue du combat.
Pourtant, je n’ai jamais été collé en retenue. La seule fois où un professeur avait osé me mettre une heure de colle, ma mère s’était ruée au collège et avait terrorisé ladite prof de son regard diabolique que je craignais tant (et qui m’angoisse encore aujourd’hui alors que je suis adulte) en lui expliquant sur un ton menaçant, et assez fort pour que tout l’établissement l’entende, que jamais, ô grand jamais, je ne ferais une heure de retenue, que cela me ferait rentrer en retard, seul, que je serais égorgé dans le passage souterrain par quelque fou dangereux et qu’elle, soi disant professeur responsable, aurait ma mort sur la conscience. Plus jamais un professeur n’essaya de me coller. Ils étaient raisonnables, comprenant à qui ils avaient affaire. Comme j’aurais aimé aller en retenue plutôt que de subir l’humiliation d’être celui dont la mère terrifiait les profs !
A l’appartement, je passais de plus en plus de temps dans ma chambre au grand dam de ma mère qui comprenait, impuissante, que cette pièce devenait pour moi un refuge, un sanctuaire, isolé du reste du monde. Mes premières manifestations de rébellion et de rage à son égard concernèrent cette chambre, dans laquelle je ne voulais plus qu’elle mette les pieds (j’étais capable de m’occuper du ménage et du lit, elle aurait une pièce en moins à s’occuper, de quoi se plaignait-elle ?) et dont je ne voulais plus qu’elle ouvre la porte sans cogner au préalable et attendre ma réponse. Très vite, elle n’osa plus déroger à cette loi, déstabilisée qu’elle était par mes accès de colère. J’avais été à bonne école et avais eu un bon maître.
La principale raison pour laquelle je souhaitais cette intimité était ma puberté précoce : elle commença à l'âge où commence celle des filles - Alexandre avait-il eu raison depuis le début quant à mon véritable sexe ? L'apparition de sensations, inconnues jusqu’alors, me poussait à me mettre nu au lieu de faire mes devoirs (pour quoi faire ? De toute manière, je ne serais pas collé), et à me glisser dans mon lit. J’avais toujours dormi en pyjama, et le contact des draps doux ou rugueux sur mon corps était nouveau. Je prenais conscience de mes érections auxquelles je n’avais prêté aucune attention jusqu’alors et passais mon temps à frotter voluptueusement mes parties intimes sur mon matelas. J’avais l’impression de ne plus jamais débander, quel que fût le moment de la journée et ne pensais qu’à une chose : m’enfermer dans ma chambre en bloquant la porte avec une chaise, me dénuder et me caresser dans mon lit.
Curieusement, je n’allais pas jusqu’à éjaculer, car je ne savais pas me masturber. Etait-ce dû au manque de discussions avec des camarades de mon sexe ? Etait-ce parce que je me découvrais une sensibilité extrême du scrotum et du périnée, au point de délaisser un peu trop mon pénis ? Le fait est que je n’appris à me branler que très tardivement, à l’âge de dix-huit ans, et que, jusque-là, mes orgasmes n’étaient pas contrôlés et que mes éjaculations se produisaient pendant mon sommeil. Quel plaisir d’être réveillé par ces libérations, couché sur le ventre que je mouillais en même temps que mon matelas ! Ce n’est que plus tard que j’appris qu’on appelait cela « pollutions nocturnes » : pourquoi une expression si péjorative, si culpabilisante, pour une jouissance aussi grande et sans conséquence ?
Entre cette obsession du plaisir qui me faisait délaisser tout le reste et mes bagarres à répétitions au collège, ce qui devait arriver arriva : je redoublai ma classe de 6è. Une des meilleures choses qui me soit jamais arrivé ! Alexandre partait devant avec ses copains et je n’entendrais plus parler d’eux avant de lire les faits divers de délinquance dans le journal local – merci Samira et Adrian de m’avoir dissuadé de rejoindre sa bande.
Par ailleurs, je me retrouvais parmi de jeunes inconnus qui n’avaient jamais entendu parler de moi et auprès desquels je pouvais me faire une nouvelle réputation. Je devins le premier de ma classe dans toutes les matières, m’assurant ainsi qu’aucun conflit n’aurait lieu entre mes profs et ma mère, venant tout gâcher. J’eus mes premiers camarades de sexe masculin. Je dois avouer que je ne me souviens que très vaguement d’eux. Il y en avait un, pourtant, auquel je pensais particulièrement lorsque je me glissais nu dans mon lit : il se prénommait Patrick et avait mon âge, soit un an de plus que les autres. Mais, intimidé par le désir que je ressentais pour lui, son sourire charmeur et ses yeux sombres, jamais je ne le fréquentais de trop près. Le hasard de la gymnastique allait toutefois me pousser littéralement dans ses bras.
Il y avait la lutte au programme d’éducation physique. Regarder les garçons se saisir à bras-le-corps me chamboulait plus que je ne pouvais me l’expliquer. Je ne souhaitais qu’une chose : pouvoir approcher d’aussi près le ténébreux Patrick. Mes vœux furent exaucés, le sort, incarné par le professeur, nous désigna tous deux pour lutter l’un contre l’autre. Cela dura peu de temps, mais suffisamment pour que je sente, à travers nos survêtements, son sexe contre ma cuisse. La crainte qu’il ne sente l’effet que cela me faisait, malgré mon slip qui me gainait, m’insuffla l’énergie nécessaire pour le vaincre le plus rapidement possible, alors qu’il était de toute évidence plus fort que moi.
En retournant dans les vestiaires, Patrick me souffla à l’oreille, gentiment moqueur : « Ca t’a plu, hein ? C’était trop bon d’être contre toi, tu m’as fait bander moi aussi ». Je devins écarlate, bien que je ne fusse pas réellement surpris, Patrick étant connu parmi nous pour tenir des propos fleuris qui nous faisaient toujours ricaner bêtement. Le fait est que ces paroles achevèrent de m’exciter et que je renonçai à me changer devant mes camarades, ayant conscience de la visibilité de mon érection.
Quoi que je ne brillasse jamais en cours de sport, je devins l’un des meilleurs lutteurs de la classe pendant le reste du trimestre, au grand étonnement de mon professeur. Mon secret ? Faire sortir du cercle à tout prix le garçon contre qui je me battais avant de me mettre à bander.
De ma deuxième 6è à la classe de 4è, le temps s’écoulait ainsi, à travers une brume dont le voile obscurcit ma mémoire, m’obligeant à pratiquer la plus grande ellipse que j’aurai à faire dans cette autobiographie. Je souhaite centrer celle-ci sur ma découverte de la sexualité et mon parcours sentimental, mais je ne peux cependant pas passer sous silence la maladie de mon père. Du moins, mentionnerai-je ses deux cancers liés au tabagisme qui m’enfermèrent tous les soirs et les week-end dans des centres hospitaliers à l’odeur écœurante.
Ma mère n’assumant pas cette situation, elle s’en remit presque totalement à moi, faisant de moi son confident, et m’ordonnant de surcroît le plus grand silence concernant ces cancers que l’on faisait passer pour de simples kystes auprès de mon père. Si j’en parlais à qui que ce fût, y compris mon frère, et que le mot « cancer » revint aux oreilles de mon père, il se découragerait et se laisserait mourir, ce serait ma faute. Ce secret me sépara définitivement de mon frère qui, à ce jour, ne comprend toujours pas ce qui nous a séparés. Il eut aussi pour effet de me faire mûrir avant l’heure et de me marquer au fer rouge pour des années.
A la fin de la 4è, je venais d’avoir quinze ans, alors que je commençais à m’éloigner de mes camarades et à m’enfoncer dans un mutisme pour garantir à mon père le secret le plus absolu sur ses maladies, Damien, le fils du boulanger, fit une entrée aussi surprenante qu’inattendue dans mon existence.
© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.
par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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