Je dédie ce chapitre à l’un de mes plus fidèles lecteurs, Pink Martini, en lui
souhaitant un réveil des plus prompts et des plus doux.
Mardi 2 mai 1995, fin d’après-midi. Ma mère remarque mon air jovial. Comme tous les jours, elle est assise sur un banc, derrière l’immeuble, à échanger les derniers commérages de la cité avec les
autres nourrices. « Ah ! C’est rare de te voir souriant comme ça. Tu as eu des bonnes notes au lycée ? »
Non, Maman, je souris aux anges parce que bientôt je ne serai plus là pour entendre dire que tu es une langue de vipère qui colporte, quand tu ne les inventes pas, les ragots les plus infâmes sur
nos voisins. Je souris aux anges parce que je ne t’entendrai plus à longueur de temps me dire du mal de ton mari en commençant tes phrases par « Figure-toi que ton père... » Je souris
aux anges parce que lui et toi pourrez vous hurler dessus et vous insulter sans que je sois obligé de t’enlever les couteaux des mains ou de vider ses bouteilles de pinard dans l’évier. Je souris
aux anges parce que je n’aurai plus à te et à me cacher que je suis un pédé, un pervers, un monstre, donc. Je souris aux anges parce que je ne me consumerai plus à aimer Mathieu sans retour
possible. Je souris aux anges parce que je vais les retrouver. S’ils existent.
- Y a une surprise qui t’attends là-haut.
- Là-haut ?
- Bah, à la maison. Qu’il est bête ce môme ! (rires des nourrices). Ton gâteau d’anniversaire !
- Ah, oui ! Je le savais, ce n’est pas une surprise, maman.
- Et voilà ! s’exclame-t-elle dans un effet de manche à l’intention des nourrices, il est blasé ! On essaie de lui faire plaisir, on se met en quatre et voilà le remerciement !
(rires)
Je dis « bonne soirée » et je file sans demander mon reste. Rien n’entame ma bonne humeur. C’est le jour le plus important de ma vie. Le dernier.
« Ne mange pas tout ! Garde-z-en pour demain ! » hurle-t-elle alors que je suis déjà à vingt mètres d’elle. Je fais en geste affirmatif de la main. Rien n’entamera ma bonne
humeur.
L’appartement est vide. Mon père ne rentrera pas avant une heure et ma mère ne remontera pas avant deux heures, ça me laisse tout le temps nécessaire. Je commence par manger une part de gâteau.
Il est au chocolat et délicieux. Rien ne m’interdit de ma faire plaisir avant de partir. Au contraire, mieux vaut en profiter. Curieusement, ma sérénité est pleine et, pourtant, je suis
déterminé, je sais que je ne retournerai pas en arrière. Souvent, étouffant de douleur morale, j’ai cru que j’allais mettre fin à mes jours. Mais la souffrance me faisait déraisonner,
m’interdisait toute prise de décision importante ; une petite voix me répétait chaque fois : « Tu as mal, tu ne peux pas prendre une décision aussi grave dans cet état ». Ce
mardi soir, je suis calme, tranquille, je suis conscient de ce que j’ai décidé, de ce que je vais faire. Je vais prendre la seule porte de sortie qui me soit accessible, afin de ne plus jamais
ressentir cette douleur insupportable qui me rend fou et m’empêche justement de partir. Procédons par ordre.
D’abord, me faire une toilette minutieuse et enfiler mes vêtements les plus élégants. Je veux laisser une dernière image de moi la moins affligeante possible. Dans le miroir, je souris
toujours.
Ensuite, rassembler tous les comprimés de Lexomil que je pourrai trouver dans l’appartement. Une boîte pleine et une autre à moitié vide dans la pharmacie, ainsi que ceux que je mets de côté
depuis... depuis quand déjà ? Depuis que je me suis résolu à attendre ce jour qui finirait par venir. Je commence à en prendre trois, pour m’assurer qu’il n’y a plus de retour en arrière
envisageable. Trois, c’est sûrement déjà trop. Quand je pense à l’effet d’un seul demi...
Enfin, j’entreprends d’écrire des lettres.
Chers Maman et Papa,
Je n’ai pas fait cela pour vous faire de la peine, mais parce qu’il m’était devenu impossible d’agir autrement. Si vous voulez me faire plaisir une dernière fois, j’aimerais que vous me
promettiez de ne plus jamais vous disputer. Vous n’êtes absolument pas responsable de mon départ.
Trois comprimés ne m’ont rien fait, apparemment. Trois ? Ou plus ? J’ai perdu le décompte. Je me sens ivre, je me sens bien. Je vais prendre le reste de mon stock avant d’entamer
les boîtes.
Chère Samira,
J’espère que tu n’auras pas trop de peine à cause de ce que j’ai fait. Tu es l’une des personnes que j’aime le plus au monde, bien que nos chemins se soient un peu séparés ces derniers temps.
N’oublie pas tous nos bons souvenirs : la classe de nature à Kerjouano, les B.D. que nous avons faites en regardant les dessins animés japonais de La 5, toutes les heures que nous avons
passées ensemble en cachette de te parents... Je t’aime comme ma petite sœur.
J’ignore à combien j’en suis, j’ai du mal à vérifier le contenu des boîtes, comme si j’oubliais à mesure que je regarde leur contenu. Comme si les boîtes se multipliaient plus vite que je ne suis
capable de compter les comprimés. Quelle importance ? Je dois tout avaler, tout ce que je trouve.
Cher Mathieu,
Tu es sans doute surpris par ce que j’ai fait. Trop de choses m’étaient devenues insupportables. Ca n’a rien à voir avec toi. J’espère que tu seras heureux avec Marie et que tu lui accorderas un
peu plus de considération, je crois qu’elle t’aime vraiment.
« Reste avec nous, gamin, ne t’endors pas ! »
Un grand Noir en blouse blanche est penché au-dessus de moi. Il ne cesse de me parler, de me raconter sa vie, de m’ouvrir les yeux avec ses pouces, pour m’empêcher de dormir. Pourtant, je suis si
bien, bercé par les aléas de la route. Même cette sirène incessante ne saurait déranger ma douce somnolence. Qu’on me laisse tranquille ! Mais voilà que je suis agressé par... deux, quatre,
huit ? bras qui me manipulent en tous sens. On introduit de force quelque chose dans ma bouche. Je recrache, c’est une pâte noire infecte. De la poudre de charbon. On me parle, je veux qu’on
me laisse dormir. Je dors.
Je me réveille dans une chambre sans murs, une sorte de cage de verre autour de laquelle quelques femmes en blanc vaquent à leur activités. Je dois partir d’ici car ici, on m’empêche de partir.
Je me lève péniblement, comme dans ces cauchemars où nos membres pèsent des tonnes. Je me dirige vers mon pantalon, sur le dossier d’une chaise, mais mes pieds sont comme englués sur le sol. Je
suis trop lent. L’une de mes garde-chiourmes vient me prendre dans ses bras pour me reconduire à mon lit. « Il est trop tôt pour te lever, mon petit, me dit-elle. Il est réveillé !
lance-t-elle à l’une de ses complices. » Je dors.
Je me réveille. Un homme en costume-cravate est assis sur une chaise à mon chevet. Il n’a pas quarante ans, mais n’a plus beaucoup de cheveux. Il me sourit de façon bienveillante. « Bonjour.
Je suis le docteur Arnaud. Comment vous appelez-vous ? » Ma réponse semble le satisfaire. Que je sois capable de décliner mon identité semble relever du miracle, dirait-on. Quel est ce
monde dans lequel je me réveille où vous parvenez à impressionner favorablement quelqu’un rien qu’en lui donnant vos nom et prénom ? Ca me va, je suis à la hauteur, le bac n’aurait pas été
aussi simple. « Vous savez pourquoi vous êtes ici ? » Aïe ! Là, ça se corse. Je me précipite sur la réponse la plus simple, je réponds par la négative.
- Vous avez avalé l’équivalent de presque trois boîtes de Lexomil. Vous voulez me dire pourquoi vous avez fait ça ?
- J’étais stressé, c’était juste pour me détendre.
- Pourquoi en avez-vous pris autant ?
- J’étais très stressé.
- Pour quelle raison ?
- C’est bientôt le bac. Je suis un nul, je n’arriverai jamais à l’avoir.
Tout en répondant cela, je m’aperçois que je ne mens pas, que c’est effectivement l’une des raisons de ma motivation, dont je n’avais pas conscience. Je sais aussi que je tais
l’essentiel.
- Je suis psychiatre, je peux vous aider. Voulez-vous que nous nous revoyons en dehors de cet hôpital, dans deux ou trois jours ?
- Quelle heure est-il ? On est quel jour ?
- Nous sommes le 3 mai, il est dix-huit heures. C’est votre anniversaire aujourd’hui, vous avez vingt ans. Alors, voulez-vous qu’on se revoit ?
- Il est quelle heure ? insisté-je, non par mauvaise volonté mais parce que j’ai déjà oublié ce qu’il m’a dit.
- Répondez d’abord à ma question, s’il vous plait.
- Oui.
- Bien, vous allez donc pouvoir sortir d’ici une heure. Je vais laisser pour vous un rendez-vous avec les coordonnées de mon cabinet.
J’ai répondu oui, mais je ne sais pas à quoi. J’ignore qui est cet homme, je crois qu’il me l’a dit mais je n’arrive pas à retenir les informations qui me parviennent. Mes parents m’aident à
m’habiller. Depuis quand sont-ils là ? Depuis quand m’aident-ils à enfiler mes vêtements ? Je n’ai pas envie de les voir. Je leur demande sans cesse l’heure qu’il est. Impossible de
m’en souvenir, ça change tout le temps. Mais ils ont l’air gentil, calme, ils se parlent aimablement. Mon père s’adresse à moi avec douceur, comme lorsque j’étais petit et qu’il n’avait pas trop
bu. C’est une version de mes parents qui me séduit assez, quoi que je ne comprenne pas ce qui a pu produire un tel changement. Dans la voiture, ma mère demande à mon père, comme si je ne pouvais
pas entendre :
- Tu crois que c’est normal qu’il demande l’heure tout le temps, comme ça ?
- Le toubib t’a dit que c’était une façon de reprendre pied dans la réalité.
Sans transition, je suis dans mon lit. Il fait encore jour dehors. Les épais rideaux bleus laissent passer la lumière, mais certains bruits de la ville me font sentir que c’est le soir. Je
m’apprête à m’endormir. Je me relève soudain et saisis un livre sous mon bureau. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je fais, je ne comprends qu’en trouvant trois lettres dissimulées dans la
couverture. Je n’ai pas besoin de les lire, je me sens seulement soulagé de les avoir cachées avant de... avant quoi ? Je m’endors.
Aube, par Nebojsa Zdravkovic (Serbie, XXè siècle)
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