Dans mon préambule, je me suis engagé à rédiger cette autobiographie en basant l’essentiel de mon discours sur mon parcours sentimental. C’est une promesse bien hasardeuse que je vous ai faite là ! En effet, comment compiler des anecdotes erotico-sentimentalo-passionnelles me mettant en scène, sans vous expliquer dans quelles conditions s’est bâtie ma psychologie ? C’est impossible, à moins de recourir au masque de la fiction, ce que je ne ferai pas : je vous ai promis de ne rien taire, et cette promesse-ci, je la tiendrai... Il me faut donc, dès ce deuxième chapitre, évoquer ma famille. Je comprendrai que les lecteurs les plus sensibles fassent l’impasse en attendant patiemment le chapitre III, ou du moins qu’il ne puissent pas poursuivre leur lecture jusqu’à la fin de ce chapitre qui sera certainement le plus glauque de toute mon aubiographie, rebutés qu’ils seront par le vice dans lequel la nature humaine peut se vautrer.
Quand je n’étais pas à l’école maternelle en train de fabriquer des colliers de nouilles ou de jouer à touche-pipi avec Olivier, je vivais dans ce qu’alors l’innocence de mon jeune âge m’empêchait de considérer comme l’Enfer : l’appartement de ma mère. Non, je n’y vivais pas seul avec elle, mais c’était bel et bien son appartement, comme le Monde appartient à Dieu s’il a l’amabilité de bien vouloir exister. Par « Monde », je veux dire que Dieu ne possède pas uniquement ce qui est minéral, végétal ou animal : il possède également (et surtout ?) les Humains. De même, ma mère ne possédait pas seulement les meubles, outils et bibelots de l’appartement, mais aussi les trois mâles qui y vivaient. Cette possessivité, il faut bien le dire, avait ses limites : mon père et mon grand frère jouissaient d’une relative liberté, durement acquise, je suppose. Malheureusement pour moi, j’étais le plus jeune et le plus vulnérable et ma mère jeta très tôt son dévolu sur moi. Non contente de me posséder, cette mère, que j’adorais comme on adore une déesse que l’on craint, se montrait brutale et intrusive, physiquement et moralement. Cependant, elle m’aimait et, pour récompenser mon adoration, me protégeait et me couvrait de cadeaux. Si j’avais pu lui élever des temples, je l’aurais fait. Mais pour lui prouver ma foi en elle, je n’avais pour seul recours qu’une obéissance aveugle.
C’est ainsi que, peu à peu, j’appris à détester mon père, « cet ivrogne », ainsi que ma mère m’avait dressé à le faire. Je me souviens pourtant avoir aimé mon père et même l’avoir admiré. Quand il n’était pas parti plusieurs jours sur les routes pour nous faire vivre, et qu’il n’était pas trop soûl le soir, il me prenait dans ses bras pour me mettre au lit. Traversant l’appartement, il me chantait alors une sorte de berceuse ridicule qui me faisait rire à gorge déployée alors que je m’abandonnais dans ses bras : « Le bébé – à Papa – il va-va – au dodo – tout-tout seul – comme un grand garçon. Il tourne, il tourne, il tourne... ». Après m’avoir fait tourné plusieurs fois dans ses bras, il me jetait sur mon petit lit et, moi, aussitôt, pris pourtant de vertiges par les tours, je repartais en courant dans le salon, afin qu’il recommence. Dans ces moments-là, j’aimais mon père, mais ma mère le savait et observait notre manège avec un sourire qui promettait le châtiment que mériterait mon infidélité.
Le week-end, quand il n’était pas trop fatigué par les kilomètres parcourus en semaine, mon père me fabriquait des tas de choses. Un jour, il transforma, devant mes yeux ébahis, des planches, des clous et un pot de vernis en un magnifique coffre à jouets qu’il m’offrit fièrement. Lorsqu’il accomplissait ce genre de magie, j’avais pour habitude de m’exclamer, admiratif : « Tu es un génie, Papa ! ». Cette petite phrase était sans doute un coup de poignard dans le cœur de ma mère qui ne pouvait supporter que son « fidèle » la trahisse ainsi. C’est pourquoi, elle m’apprit à haïr mon père, comme un dresseur apprend à un chien à attaquer un ennemi.
Régulièrement, mon père, ivre-mort, me répétait : « Tu devrais pas être ici : t’aurais dû finir dans un incinérateur en Hollande ». Effectivement, Simone Veil, ministre de la Santé, avait dépénalisé l’avortement quelques semaines seulement avant ma naissance, et ma mère, si elle avait accepté de se débarrasser de moi, aurait dû courir jusqu’en Hollande. Mais elle ne l’aurait pas fait ; à moi, petit garçon de 5 ans, elle me disait alors avec un sourire qui se voulait rassurant : « Ne l’écoute pas mon chéri, tu sais que ta Maman croit en Dieu et que jamais je ne me serais faite avortée. C’est ton père qui insistait parce que le médecin disait que je risquais de mourir en te mettant au monde ». Combien d’enfants à l’école maternelle savaient ce qu’était un avortement ? Combien savaient alors qu’une femme pouvait mourir en couche ? Ces deux secrets d’adultes n’en étaient plus pour moi.
Coincé entre une mère dragonne et un père souvent ivre que je n’avais pas le droit d’aimer, j’avais pourtant un protecteur, pour ne pas dire mon chevalier servant, dans cet enfer familial : mon grand frère. Lorsqu’une scène éclatait à table entre mes parents, il m’emmenait dans notre chambre et me disait en souriant tristement que ce n’était pas grave, qu’ils allaient se calmer. Je me rappelle un soir où, lors du dîner, ma mère jeta sur la table un verre qui explosa littéralement. Il y avait des bouts de verre dans ma purée Mousline que je m’apprêtais pourtant à avaler comme si de rien n’était, de crainte que la foudre de ma mère ne se détourne de mon père pour s’abattre sur moi. Mon frère, m’ôta la cuillère à temps, me prit par la main et m’emmena à l’autre bout de l’appartement. Une fois, de plus, il me sauvait du désastre.
Je le trouvais beau, mon frère, avec sa mâchoire carrée, ses yeux bleu sombre et ses cheveux un peu plus que mi-longs comme les portaient encore les adolescents à la fin des seventies. Il n’était pas pudique pour deux sous, et j’avais souvent l’occasion d’admirer son corps : il était musclé, et était fier de me laisser toucher ces biceps gros et durs comme de l’acier. Il me promettait que j’aurais les mêmes quand je serais grand. Mais, moi, il y avait autre chose que j’avais envie d’avoir quand je le voyais nu : sous une toison pubienne abondante, pendait un sexe long et imposant qui me fascinait. Cétait un zizi comme celui-là que j’aurais voulu montrer à Olivier dans les toilettes de l’école ! Pour ça, il fallait laissait faire le temps et la nature, mon frère ne pouvait rien pour moi. Pour les muscles, en revanche, chaque fois que je le lui demandais, il acceptait de m’entraîner, m’apprenant à faire des pompes, des abdominaux et autres exercices de gymnastique.
Je dois avouer que si je lui demandais d’un air enjoué « On fait du sport ? », ce n’était pas seulement parce que je convoitais une musculature semblable à la sienne, mais parce qu’après chaque séance, il prenait le temps de me masser afin que je ne souffrisse pas de courbatures. A l’âge que j’avais, je ne connaissais rien de plus voluptueux que de m’allonger en slip sur mon lit et de laisser mon frère me pétrir les bras, les jambes et le dos. Je m’abandonnais et faisait semblant de dormir jusqu’à ce qu’il finisse par me faire ricaner en me chatouillant.

Oui, mon frère, je le trouvais beau, je l’aimais bien. Mais il me faudra attendre l’âge adulte pour comprendre ce qu’était le complexe d’Œdipe, et réaliser que, loin de vouloir épouser ma mère, je voulais épouser mon grand frère. Avantage : je n’aurais pas à combattre mon père. Inconvénient : il me faudrait combattre les préjugés d’une société intolérante. Mais, à 4 ou 5 ans, j’étais loin de percevoir ces concepts psychanalytiques : mon frère était beau et me protégeait, je ne pensais à rien d’autre.
Cependant, j’appris très tôt à mes dépends que le plus parfait chevalier servant pouvait ne pas accourir quand on l’appelait à l’aide. Où était mon frère, « ce héros », lorsque ma mère s’enfermait avec moi dans la salle de bains et que je la suppliais de ma laisser sortir ? Ne m’entendait-il pas pleurer, hurler de vaines prières ? Avec le temps, mon protecteur me fit de plus en plus défaut, jusqu’à ce qu’à l’âge de 18 ans à peine atteint, il fuit la demeure familiale. A ce moment-là, j’avais 8 ans. Ma mère ne s’enfermait plus dans la salle de bains avec moi, mais son emprise psychologique sur moi était grandissante : je l’adorais de plus en plus, ne pouvant me séparer d’elle plus de quelques heures.
Heureusement, alors que j’étais à l'école primaire, arriva dans ma classe le bel Adrian dont les beaux yeux me faisaient oublier quelques heures par jour la déesse-mère.
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