Il y a actuellement 2 curieux errant dans mon Sanctuaire.
Je ne cherchais pas à fuir pour survivre, mais seulement à fuir la douleur devenue insupportable malgré le
Lexomil.
A la demande de Marie, je venais une fois de plus d’intercéder en sa faveur auprès de Mathieu afin qu’ils se réconcilient une fois de plus. Et, une fois de plus, leur réconciliation me brisa.
Mais, je ne pouvais dévoiler ma souffrance à qui que ce fût ; je m’étais fait la promesse de ne rien faire qui puisse trahir les sentiments que j’éprouvais pour Mathieu. Jamais tout cela ne
sortirait de ma tête. Au lycée, des camarades purent me trouver taciturne, fatigué, mais Mathieu ne sembla rien remarquer et m’invitait régulièrement à « faire une pause » pendant
laquelle nous nous masturbions.
Mes parents ne remarquèrent rien, mon père était trop souvent ivre. Quant à ma mère, mon air abattu n’était pour elle que sujet d’agacement, la manifestation du fait que je lui échappais. Elle ne
s’en montrait que plus dure, la pression psychologique avec laquelle elle m’écrasait ne faisait que s’accroître et, chaque jour, mes forces s’épuisaient un peu plus, m’interdisant toute
résistance. Sa fureur était sans borne quand je refusais de m’alimenter. S’il elle l’avait osé, elle se serait enfermée dans la salle de bains avec moi, comme lorsque j’étais petit et incapable
de me défendre, pour me faire manger de force jusqu’à ce que j’en vomisse, et pour me faire manger ce que j’avais régurgité, frappant la cuillère contre mes dents serrées, jusqu’à ce que le goût
du sang de mon estomac irrité envahisse ma bouche et que je manque de m’évanouir.
Un jour, c’était au début du printemps, il me sembla au-dessus de mes forces de venir à table pour déjeuner avec mes parents. Poser quoi que ce fût sur ma langue, endurer les élucubrations
éthyliques de mon père et ses disputes injurieuses avec ma mère qui ne cessait de jeter de l’huile sur le feu, tout cela je ne pouvais plus le supporter.
– Je ne mange pas là, je vais faire un tour, déclarai-je tout en me chaussant.
– Bah, voyons ! Je me suis usée la santé toute la matinée à préparer à manger, et tu vas aller déjeuner ailleurs ! Tu vaux pas mieux que ton père qui était déjà soul à dix heures. On me
traite vraiment comme une chienne dans cette maison, je vais finir par me balancer par la fenêtre, tu viendras me ramasser en bas. Vivement que je sois morte !
Je n’écoutai pas la fin de ses jérémiades que je connaissais par cœur depuis des années et partis sans dire un mot de plus. J’avais glissé les quelques billets que je possédais dans ma poche de
jean et m’élançai vers la sortie de la ville. Ce n’est qu’arrivé à l’entrée de l’autoroute, une demi-heure plus tard, que je réalisais que je savais depuis le début ce que je voulais faire.
Marcher jusqu’à épuisement, traverser des forêts, des champs, peut-être même parvenir en bord de mer si j’en avais la force. Ne plus revenir en arrière. Jamais. De quoi vivrais-je ? La
question ne me préoccupait guère. Avais-je vraiment envie de vivre ? Vivre, c’est espérer un avenir, quel qu’il soit. Le mien ne me paraissait constitué que de souffrances insupportables,
vouloir vivre encore était un contre-sens, un acharnement masochiste.
Je marchais dans les fossés, m’y accroupissant lorsqu’il me semblait apercevoir une voiture de police. J’imaginais déjà mon portrait affiché dans les commissariats. Encore un jeune de vingt ans
qui disparaît. Fugue d’enfant ingrat penserait la plupart des gens, victime d’un trafic d’organes ou d’un psychopathe songeraient les esprits les plus anxieux, enlèvement extraterrestre
imagineraient les plus accrocs au sensationnalisme.
Quand j’eus l’occasion de rejoindre les petits chemins qui sillonnaient autour des champs, ma fuite devint promenade. Dans mon désespoir, j’arrivais à apprécier les chants d’oiseaux, le spectacle
des abeilles butinant des coquelicots et le jeu de cache-cache des petits lézards qui s’échappaient sous des pierres en me sentant trop près d’eux. J’aperçus au loin un ensemble de caravanes. Une
femme, enveloppée d’étoffes bariolées étendait du linge entre deux voitures, ses larges boucles d’oreilles qui dansaient au rythme de son activité réfractaient les rayons du soleil vers moi.
Immobile, je fronçais les yeux, j’avais envie de m’asseoir sur le chemin, de dormir là. Combien de kilomètre avais-je parcouru ? Quelle heure pouvait-il être ? Seize ou dix-sept heures,
estimai-je. J’avais pleuré une bonne partie du trajet, ce qui avait contribué à un certain épuisement nerveux.
Je me sentais comme hypnotisé par les anneaux de la ménagère qui finissait d’accrocher un drap lorsque, soudain, trois garçons surgirent d’un petit bois attenant. L’un d’eux me révéla
explicitement leurs intentions en dégainant un couteau à cran d’arrêt. Tous les trois m’entourèrent, menaçants. Le garçon armé était âgé d’une quinzaine d’années, le deuxième ne devait guère
avoir plus de treize ou quatorze ans, je supposais que le dernier avait mon âge.
– Qu’est-ce que tu fous là ? me demanda celui qui me promenait sa lame sous le nez.
– Un gosse de riches égaré ! s’exclama le plus âgé.
– Je ne suis pas un gosse de riches, dis-je en prenant l’air aussi dur qu’eux.
– Avec tes fringues, ça m’étonnerait.
Le plus jeune, qui me disait cela, portait un t-shirt déchiré à l’épaule. Le plus âgé était vêtu d’une chemise usée jusqu’à la corde, ouverte sur un torse ocre, imberbe et puissant. Le garçon au
cran d’arrêt portait un short taillé à la hussarde dans un vieux jean. C’est vrai que pour une fois j’avais l’air plus classe que d’autres jeunes. Qu’auraient-ils pensé s’ils avaient vu Mathieu,
Cédric ou Damien avec leurs vêtements Chevignon ou Nike ?
– J’ai bien envie de m’amuser avec toi, gosse de riches, dit le garçon de mon âge. Je crois que je vais te violer, précisa-t-il en commençant à déboutonner son pantalon.
Les deux autres s’esclaffèrent.
– Laissez-moi partir, dis-je d’une voix chevrotante.
– Ouais, montre-nous comment tu baises, dit l’adolescent au cran d’arrêt au plus âgé qui sortait déjà une verge qui, quoi qu’encore molle, était impressionnante, après ce sera à
moi !
– Laissez-moi partir, répétai-je d’une voix toujours aussi tremblante, mais plus ferme.
Cette fois, le plus grand, tout en rengainant son engin, me répondit.
– Sinon, quoi ? Tu vas pleurer pour que ta maman et ton papa viennent te défendre ?
– Si je veux, je te coupe les couilles dit l’adolescent approchant son couteau de mon entrejambe, et c’est pas tes parents qui vont te les recoudre.
– Je n’ai pas te parents ! m’exclamai-je, en proie à l’inspiration. Ils sont morts !
Les trois garçons parurent stupéfaits, la lame rentra dans le manche du couteau. Le grand rattacha sa braguette.
– Ah bon ? s’étonna celui-ci d’une voix douce dont je l’aurais cru incapable quelques instants auparavant. Nous non plus, on n’a plus de parents, on vit avec notre oncle et notre tante dans
la caravane bleue, là-bas.
– Pourquoi tu es ici ? me demanda le plus jeune, y a personne qui s’occupe de toi ?
– J’aurai bientôt vingt ans, faut que je me débrouille tout seul.
– Et tu vas où ?
– J’en sais rien. Je marche, c’est tout.
– Tu es fou, on peut pas vivre comme ça, vient chez nous, dit le plus grand.
– Non, non ! refusai-je un peu trop brusquement.
– C’est pas assez bien pour toi un camp gitan, c’est ça, sale bougeois ?
– Non, c’est pas ça, mais je ne vous connais pas, je ne veux gêner personne.
C’est alors que, profitant qu’ils se soient tous les trois mis devant moi, je tournai les talons et m’enfuis sans prévenir. Je m’attendais à ce qu’ils me poursuivent, mais ils restèrent sur place
et j’entendis le plus grand crier : « Reviens ! Tu ne nous gêneras pas, on peut être amis ! » Ces mots avaient sans doute quelque peu ralenti ma course, me faisant douter
de ma résolution. N’étais-je pas en train de faire en courant le chemin inverse que j’avais emprunté jusque là ? Je ne m’arrêtai que lorsque mes poumons menacèrent d’éclater.
Puis, je repartis d’un pas incertain en direction de chez mes parents. Qu’est-ce qui me faisait changer d’avis ? La peur que j’avais ressenti en me faisant agresser ? La faim qui
commençait à me tenailler l’estomac ? Le désir de revoir Mathieu, malgré la souffrance que cela impliquait ? Non, ce qui me faisait revenir, c’était ma mère qui tirait sur l’autre bout
de la laisse qui m’étranglait, une laisse tressée dans le sentiment de culpabilité qu’elle savait susciter en moi, une laisse renforcée par l’habitude de la pression maternelle devenue comme une
drogue pour moi. Je n’avais pas encore conscience que j’étais comme ces prisonniers qui, incarcérés depuis trop longtemps, sont effrayés par la liberté. Je rentrais, c’est tout.
Les reproches de ma mère lorsque j’arrivais à la nuit tombée me firent sentir combien ma tentative de fuir avait été vaine. Mais quelques semaines plus tard, ce mardi 2 mai 1995, en fin
d’après-midi, j’étais convaincu d’avoir trouvé la solution qui m’épargnerait enfin cette souffrance morale bien plus insupportable que toutes les douleurs physiques que j’avais pu connaître. Une
fuite irréversible.
« Non, non, tu ne t’endors pas, gamin ! Regarde-moi, regarde-moi, gamin. Combien j’ai de doigts ? »
LATRINA commentaires