CHALCIDICVM

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HORTVS

CVBICVLVM

Dimanche 10 juin 2007

Je dédie ce chapitre à l’un de mes plus fidèles lecteurs, Pink Martini, en lui souhaitant un réveil des plus prompts et des plus doux. 

Mardi 2 mai 1995, fin d’après-midi. Ma mère remarque mon air jovial. Comme tous les jours, elle est assise sur un banc, derrière l’immeuble, à échanger les derniers commérages de la cité avec les autres nourrices. « Ah ! C’est rare de te voir souriant comme ça. Tu as eu des bonnes notes au lycée ? » 

Non, Maman, je souris aux anges parce que bientôt je ne serai plus là pour entendre dire que tu es une langue de vipère qui colporte, quand tu ne les inventes pas, les ragots les plus infâmes sur nos voisins. Je souris aux anges parce que je ne t’entendrai plus à longueur de temps me dire du mal de ton mari en commençant tes phrases par « Figure-toi que ton père... » Je souris aux anges parce que lui et toi pourrez vous hurler dessus et vous insulter sans que je sois obligé de t’enlever les couteaux des mains ou de vider ses bouteilles de pinard dans l’évier. Je souris aux anges parce que je n’aurai plus à te et à me cacher que je suis un pédé, un pervers, un monstre, donc. Je souris aux anges parce que je ne me consumerai plus à aimer Mathieu sans retour possible. Je souris aux anges parce que je vais les retrouver. S’ils existent. 

- Y a une surprise qui t’attends là-haut. 

- Là-haut ? 

- Bah, à la maison. Qu’il est bête ce môme ! (rires des nourrices). Ton gâteau d’anniversaire ! 

- Ah, oui ! Je le savais, ce n’est pas une surprise, maman. 

- Et voilà ! s’exclame-t-elle dans un effet de manche à l’intention des nourrices, il est blasé ! On essaie de lui faire plaisir, on se met en quatre et voilà le remerciement ! (rires) 

Je dis « bonne soirée » et je file sans demander mon reste. Rien n’entame ma bonne humeur. C’est le jour le plus important de ma vie. Le dernier. 

« Ne mange pas tout ! Garde-z-en pour demain ! » hurle-t-elle alors que je suis déjà à vingt mètres d’elle. Je fais en geste affirmatif de la main. Rien n’entamera ma bonne humeur. 

L’appartement est vide. Mon père ne rentrera pas avant une heure et ma mère ne remontera pas avant deux heures, ça me laisse tout le temps nécessaire. Je commence par manger une part de gâteau. Il est au chocolat et délicieux. Rien ne m’interdit de ma faire plaisir avant de partir. Au contraire, mieux vaut en profiter. Curieusement, ma sérénité est pleine et, pourtant, je suis déterminé, je sais que je ne retournerai pas en arrière. Souvent, étouffant de douleur morale, j’ai cru que j’allais mettre fin à mes jours. Mais la souffrance me faisait déraisonner, m’interdisait toute prise de décision importante ; une petite voix me répétait chaque fois : « Tu as mal, tu ne peux pas prendre une décision aussi grave dans cet état ». Ce mardi soir, je suis calme, tranquille, je suis conscient de ce que j’ai décidé, de ce que je vais faire. Je vais prendre la seule porte de sortie qui me soit accessible, afin de ne plus jamais ressentir cette douleur insupportable qui me rend fou et m’empêche justement de partir. Procédons par ordre. 

D’abord, me faire une toilette minutieuse et enfiler mes vêtements les plus élégants. Je veux laisser une dernière image de moi la moins affligeante possible. Dans le miroir, je souris toujours. 

Ensuite, rassembler tous les comprimés de Lexomil que je pourrai trouver dans l’appartement. Une boîte pleine et une autre à moitié vide dans la pharmacie, ainsi que ceux que je mets de côté depuis... depuis quand déjà ? Depuis que je me suis résolu à attendre ce jour qui finirait par venir. Je commence à en prendre trois, pour m’assurer qu’il n’y a plus de retour en arrière envisageable. Trois, c’est sûrement déjà trop. Quand je pense à l’effet d’un seul demi... 

Enfin, j’entreprends d’écrire des lettres. 

Chers Maman et Papa, 

Je n’ai pas fait cela pour vous faire de la peine, mais parce qu’il m’était devenu impossible d’agir autrement. Si vous voulez me faire plaisir une dernière fois, j’aimerais que vous me promettiez de ne plus jamais vous disputer. Vous n’êtes absolument pas responsable de mon départ.
 

Trois comprimés ne m’ont rien fait, apparemment. Trois ? Ou plus ? J’ai perdu le décompte. Je me sens ivre, je me sens bien. Je vais prendre le reste de mon stock avant d’entamer les boîtes. 

Chère Samira, 

J’espère que tu n’auras pas trop de peine à cause de ce que j’ai fait. Tu es l’une des personnes que j’aime le plus au monde, bien que nos chemins se soient un peu séparés ces derniers temps. N’oublie pas tous nos bons souvenirs : la classe de nature à Kerjouano, les B.D. que nous avons faites en regardant les dessins animés japonais de La 5, toutes les heures que nous avons passées ensemble en cachette de te parents... Je t’aime comme ma petite sœur.
 

J’ignore à combien j’en suis, j’ai du mal à vérifier le contenu des boîtes, comme si j’oubliais à mesure que je regarde leur contenu. Comme si les boîtes se multipliaient plus vite que je ne suis capable de compter les comprimés. Quelle importance ? Je dois tout avaler, tout ce que je trouve. 

Cher Mathieu, 

Tu es sans doute surpris par ce que j’ai fait. Trop de choses m’étaient devenues insupportables. Ca n’a rien à voir avec toi. J’espère que tu seras heureux avec Marie et que tu lui accorderas un peu plus de considération, je crois qu’elle t’aime vraiment.
 

« Reste avec nous, gamin, ne t’endors pas ! » 

Un grand Noir en blouse blanche est penché au-dessus de moi. Il ne cesse de me parler, de me raconter sa vie, de m’ouvrir les yeux avec ses pouces, pour m’empêcher de dormir. Pourtant, je suis si bien, bercé par les aléas de la route. Même cette sirène incessante ne saurait déranger ma douce somnolence. Qu’on me laisse tranquille ! Mais voilà que je suis agressé par... deux, quatre, huit ? bras qui me manipulent en tous sens. On introduit de force quelque chose dans ma bouche. Je recrache, c’est une pâte noire infecte. De la poudre de charbon. On me parle, je veux qu’on me laisse dormir. Je dors. 

Je me réveille dans une chambre sans murs, une sorte de cage de verre autour de laquelle quelques femmes en blanc vaquent à leur activités. Je dois partir d’ici car ici, on m’empêche de partir. Je me lève péniblement, comme dans ces cauchemars où nos membres pèsent des tonnes. Je me dirige vers mon pantalon, sur le dossier d’une chaise, mais mes pieds sont comme englués sur le sol. Je suis trop lent. L’une de mes garde-chiourmes vient me prendre dans ses bras pour me reconduire à mon lit. « Il est trop tôt pour te lever, mon petit, me dit-elle. Il est réveillé ! lance-t-elle à l’une de ses complices. » Je dors. 

Je me réveille. Un homme en costume-cravate est assis sur une chaise à mon chevet. Il n’a pas quarante ans, mais n’a plus beaucoup de cheveux. Il me sourit de façon bienveillante. « Bonjour. Je suis le docteur Arnaud. Comment vous appelez-vous ? » Ma réponse semble le satisfaire. Que je sois capable de décliner mon identité semble relever du miracle, dirait-on. Quel est ce monde dans lequel je me réveille où vous parvenez à impressionner favorablement quelqu’un rien qu’en lui donnant vos nom et prénom ? Ca me va, je suis à la hauteur, le bac n’aurait pas été aussi simple. « Vous savez pourquoi vous êtes ici ? » Aïe ! Là, ça se corse. Je me précipite sur la réponse la plus simple, je réponds par la négative. 

- Vous avez avalé l’équivalent de presque trois boîtes de Lexomil. Vous voulez me dire pourquoi vous avez fait ça ? 

- J’étais stressé, c’était juste pour me détendre. 

- Pourquoi en avez-vous pris autant ? 

- J’étais très stressé. 

- Pour quelle raison ? 

- C’est bientôt le bac. Je suis un nul, je n’arriverai jamais à l’avoir. 

Tout en répondant cela, je m’aperçois que je ne mens pas, que c’est effectivement l’une des raisons de ma motivation, dont je n’avais pas conscience. Je sais aussi que je tais l’essentiel. 

- Je suis psychiatre, je peux vous aider. Voulez-vous que nous nous revoyons en dehors de cet hôpital, dans deux ou trois jours ? 

- Quelle heure est-il ? On est quel jour ? 

- Nous sommes le 3 mai, il est dix-huit heures. C’est votre anniversaire aujourd’hui, vous avez vingt ans. Alors, voulez-vous qu’on se revoit ? 

- Il est quelle heure ? insisté-je, non par mauvaise volonté mais parce que j’ai déjà oublié ce qu’il m’a dit. 

- Répondez d’abord à ma question, s’il vous plait. 

- Oui. 

- Bien, vous allez donc pouvoir sortir d’ici une heure. Je vais laisser pour vous un rendez-vous avec les coordonnées de mon cabinet. 

J’ai répondu oui, mais je ne sais pas à quoi. J’ignore qui est cet homme, je crois qu’il me l’a dit mais je n’arrive pas à retenir les informations qui me parviennent. Mes parents m’aident à m’habiller. Depuis quand sont-ils là ? Depuis quand m’aident-ils à enfiler mes vêtements ? Je n’ai pas envie de les voir. Je leur demande sans cesse l’heure qu’il est. Impossible de m’en souvenir, ça change tout le temps. Mais ils ont l’air gentil, calme, ils se parlent aimablement. Mon père s’adresse à moi avec douceur, comme lorsque j’étais petit et qu’il n’avait pas trop bu. C’est une version de mes parents qui me séduit assez, quoi que je ne comprenne pas ce qui a pu produire un tel changement. Dans la voiture, ma mère demande à mon père, comme si je ne pouvais pas entendre : 

- Tu crois que c’est normal qu’il demande l’heure tout le temps, comme ça ? 

- Le toubib t’a dit que c’était une façon de reprendre pied dans la réalité. 

Sans transition, je suis dans mon lit. Il fait encore jour dehors. Les épais rideaux bleus laissent passer la lumière, mais certains bruits de la ville me font sentir que c’est le soir. Je m’apprête à m’endormir. Je me relève soudain et saisis un livre sous mon bureau. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je fais, je ne comprends qu’en trouvant trois lettres dissimulées dans la couverture. Je n’ai pas besoin de les lire, je me sens seulement soulagé de les avoir cachées avant de... avant quoi ? Je m’endors.

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Aube, par Nebojsa Zdravkovic (Serbie, XXè siècle)

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Commentaires

Voilà un chapitre hypnotique. Je ne sais pas comment tu fais, mais je me sens les jambes lourdes en le lisant, j’aurais presque envie de m’abandonner au sommeil invincible tellement c’est communicatif.
commentaire n° : 1 posté par : Hadrien (site web) le: 10/06/2007 12:45:52
Je suis d'accord.
Je me sens terriblement fatigué et saoul en lisant ton chapitre. La suite, la suite, la suite !!!!
commentaire n° : 2 posté par : Monsieur S. (site web) le: 10/06/2007 12:48:13
Hadrien et Monsieur S, dites tout de suite que je vous saoule !
réponse de : Antinoüs (site web) le: 12/06/2007 11:49:36

Veux-tu que j'te dise?  - en dehors de ton style qui me ravit toujours... il est remarquable que tu arrives à écrire, à raconter tout cela, sans transposer. Alors que, finalement, c'est assez récent. Je ne sais vraiment pas comment tu peux y parvenir.
Sinon, tu m'avais dit que ce chapître m'étonnerait. Non, il ne m'étonne pas. Il est dans la logique des choses, inexorablement. Dramatiquement. Enfin, dans la norme, quoi... lol

Ikkar, with love
Et oui, que Pink se réveille! ça nous sortirait de cette norme, précisément...

commentaire n° : 3 posté par : Ikkar (site web) le: 10/06/2007 14:31:37
« Récent » ? C’était il y a plus de douze ans. J’ai presque l’impression de parler de quelqu’un d’autre... 

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » ;-)
réponse de : Antinoüs (site web) le: 12/06/2007 11:50:16
L'équivalent de trois boites avalé; hé bé, tu devais être sacrément mythridatisé ! (Heureusement, d'ailleurs!).
commentaire n° : 4 posté par : jerem (site web) le: 10/06/2007 15:10:37
S'endormir en laissant en plan les blems accumulés n'était pas la solution...ton réveil est donc salutaire...la preuve de ta vie future..
Et dire que c'est moi qui dit cela.....monsieur S a raison tu nous a rendu saoul...
commentaire n° : 5 posté par : lance (site web) le: 10/06/2007 19:50:44
Hello

J'aime toujours autant ton style d'ecriture. Pour le reste je me passerais de commentaire pour une fois si tu ne m'en veux pas sinon ca va pas le faire.

Bizz a toi
commentaire n° : 6 posté par : Mathieu (site web) le: 10/06/2007 21:05:44
Je ne serai quoi dire sur ce post. Je comprends à la fois bien ce raz-le-bol et mal la solution envisagée. Sans doute que l'idée de suicide m'a traversé l'esprit quelque fois (surtout durant l'été 2004), mais fnalement de très loin, et jamais de façon sérieuse. Heureusement, tu es toujours là, et tu es enfin heureux. Comme quoi, ça veut bien dire que c'est ridicule de vouloir se suicider.

Biz, et vivement la suite
commentaire n° : 7 posté par : Mimi (site web) le: 11/06/2007 19:37:17
Lance et Mimi, vous n’avez nul besoin d’essayer de me convaincre, cette histoire remonte à des lustres. Il me suffit aujourd’hui de regarder Hadrien et d’essayer de mesurer (en vain) l’étendue de mon bonheur avec lui pour savoir que cette solution était une grosse erreur.
réponse de : Antinoüs (site web) le: 12/06/2007 11:51:23
Toujours aussi bien écrit.Sincérité et émotions en plus le sujet me parle personnellement donc beaucoup de choses sont remontées à la surface en te lisant.Quoi dire de plus ? Rien à part la suite.
commentaire n° : 8 posté par : Christophe (site web) le: 12/06/2007 11:57:12
Merci Christophe. J’espère n’avoir rien fait remonter de négatif. Moi qui aime jouer les distributeur de bonne humeur ;-)
réponse de : Antinoüs (site web) le: 12/06/2007 19:21:22
Deux chapitres nouveaux, magnifiques et si differents... Tu as toujours le pouvoir de nous émouvoir quelque soit le thème que tu abordes... Ce chapitre ci en est la preuve s'il en fallait encore une. Hypnotique, fascinant, troublant... J'espere que tu continueras encore longtemps à nous faire vibrer ainsi.
Merci
Ana.
commentaire n° : 9 posté par : Ana le: 19/06/2007 16:38:59
Je continuerai... tant que tu continueras à me faire des compliments aussi gentils ;-)
réponse de : Antinoüs (site web) le: 19/06/2007 21:05:10
oooolalalala, mais quelle vie !!! c'est horrible !!! enfin, horrible , non, mais bon, c'est pas vraiment la gaité chez toi ( si j'ai bien compris la situation, un père alcoolique, une mère insupportable, un meilleur ami ultra-craquant mais intouchable=tristesse considérable et souffrance quotidienne, + une fugue ratée ... ouai, eh beh, ça devai pas être marrants tous les jours !!!) enfin, pour le meilleur ami plutot pas clair dans ses sentiments et très proche, je connais bien !! j'ai vécu la même chose en 3e ( enfin, tu me dira, ça fait que 1 ans !!!) et moi aussi j'en ai bavé !!! ( super, un point commun !! lol)et le tout dans la pire et la meilleur période de la vie d'un homme, l'adolescence !!! ( d'ailleurs, tant qu'on parle de point commun, le fait que tu ai passé ton bac de français en 1er signifie que tu étais en S !! comme moi !! ) enfin, en tout cas, je tenais a te dire que je trouve super que tu écrive ça !!
ps: alors, si mes calculs de future 1er S sont bons ... 20+12 ...32 !!!! olala, je suis trop fort !!! lol
commentaire n° : 10 posté par : tomtom le: 24/07/2007 03:53:54
Il y avait plus simple encore : dans la colonne de gauche, section "CVRRICVLUM VITAE, je donne mon année de naissance ;-) 

Ca me touche beaucoup d'être lu par quelqu'un d'aussi jeune que toi et que tu te reconnaisses dans certaines choses, car lorsque j'écris les chapitres de mon autobiographie, je pense souvent : "J'aurais bien aimé pouvoir lire ce genre de truc quand j'étais ado, je me serais senti moins isolé". 

Toutefois, tu commets deux erreurs : j'ai passé un bac E.S. et la meilleure période de la vie d'un homme n'est pas son adolescence mais celle qui reste à venir. 

En te souhaitant la bienvenue dans ce Sanctuaire...
J
réponse de : Antinoüs (site web) le: 24/07/2007 12:52:08
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