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HORTVS

CVBICVLVM

Mercredi 15 novembre 2006

Un enfant peut-il faire une dépression ? Voilà une question, pourtant banale, que je n’ai jamais posée à un psy. Si la réponse est « oui », alors nul doute que des symptômes dépressifs m’apparurent à l’occasion de cette classe de mer, lorsque j’avais 10 ans. La raison ? Ma mère ne s’était jamais séparée de moi depuis ma naissance plus de quelques heures par jour, et elle m’avait si bien dressé, je lui étais si fidèle, que j’aurais pu fuguer du centre de Kerjouanno (Morbihan) et faire le trajet de retour jusqu’à Paris à pieds, un peu comme dans ces faits divers qui relatent des histoires de chiens parcourant des centaines de kilomètres pour retrouver leurs maîtres.

Pas une journée de répit : chaque jour (excepté le dimanche, s’entend), je recevais une lettre de plusieurs pages dans laquelle ma mère me racontait tous les détails de sa journée, du lever jusqu’au coucher. Si bien que toutes ses lettres se ressemblaient, ses journées étant toutes identiques. Lorsque le facteur arrivait au centre de vacances, tous les gamins trépignaient d’impatience, espérant recevoir un courrier de leurs parents. Nombreux étaient les déçus. Moi, je me cachais dans un coin, priant silencieusement pour qu’il n’y ait rien pour moi, mais effrayé à l’idée que ma mère m’ait oublié, jusqu’à ce qu’une de mes institutrices, Mme D., que je haïssais, me rejoignît me tendant la lettre que j’espérais et redoutais à la fois : « Tiens, c’est encore ta mère ! », souriait-elle, méprisante. Alexandre et sa bande, ravis, chantaient : « Maman a encore écrit à sa fifille ! Maman a encore écrit à sa fifille ! ». Un matin, Adrian les interrompit brutalement en criant : « Vous êtes cons ou quoi ? Moi, j’aimerais bien recevoir du courrier de mes parents, je n’en ai jamais ! Vous non plus, d’ailleurs. Vous êtes jaloux de lui ? ». Aucun gamin ne répondit : Adrian était le seul à qui Alexandre ne tenait pas tête, sans doute parce qu’Adrian était le seul qui tenait tête à Alexandre.

Lorsque, quelques jours avant notre départ, Adrian avait pris l’initiative de me proposer de partager sa chambre, j’avais ressenti un grand soulagement : l’idée de côtoyer de trop près Alexandre ou l’un de ses gars me terrifiait, or il n’y avait que des chambres de deux lits, impossible d’être seul. Très vite, Adrian et moi avions pris nos habitudes de petit couple : le soir, on se déshabillait dos à dos, pour se mettre en pyjama. Ce n’était pas l’envie qui me manquait de me retourner de temps en temps, mais je ne voulais pas abuser de la confiance de mon sauveur et respectais sa pudeur. Une seule fois, je le vis nu, dans les douches. Mais j’y reviendrai plus loin.

Partons à la pêche à l’éperlan : encore une épreuve à passer ! Un après-midi, on nous appris à le pêcher avec un fil de nylon, et un hameçon recouvert de Vache qui rit. Dès que je vis l’hameçon, je l’imaginais odieusement enfoncé dans la bouche de ce petit poisson qui devait bien avoir des terminaisons nerveuses et ressentir la douleur. Il me paraissait impensable de faire subir une telle barbarie à un petit animal sans défense ! Tandis que mes camarades, à plat ventre sur le ponton, s’exclamaient toutes les trente secondes : « J’en ai un ! », moi j’attendais, l’hameçon vierge de toute nourriture plongé dans l’eau. Croyant cacher mon double-jeu, je boulottais discrètement toutes mes Vaches qui rit. Mais, alors que je finissais la dernière, Mme D. me prit par le col et s’écria : « Regardez-moi ça ! Il est tellement gourmand qu’il a mangé toutes les Vaches qui rit et qu’il n’a pas pêché un seul éperlan ! ». Tous les enfants riaient, les filles comme les garçons, même Adrian. J’étais là, penaud, le fil de nylon pendant, jusqu’à ce que je sentis quelque chose de glacé contre ma jambe nue. Stupéfait, je constatais qu’un éperlan avait eu la bêtise de mordre à mon hameçon, malgré l’absence de fromage. Peiné, je me sentais incapable de lui enlevé l’hameçon, j’avais mal pour lui : j’étais capable d’empathie pour un éperlan ! Ni une , ni deux, Adrian me prit le fil des mains, décrocha le poisson et le tendit vers l’institutrice : « Vous voyez, il en a quand même pris un, Madame ! ». Elle lui fit remarquer que ça ne nourrirait pas un chat et que de toute façon, je serais privé de friture d’éperlans pour me punir de ma gourmandise. Dire que je trouvais la Vache qui rit écœurante !

Le soir-même, une autre institutrice, plus aimable, leva la punition, et c’était tant mieux : l’odeur de friture faisait gémir mon estomac affamé par l’air marin, et je me régalais de ces petits poissons grillés que je me promettais de manger à nouveau si j’en avais un jour l’occasion ! Je découvrais alors qu’il fallait parfois faire preuve de cruauté afin de satisfaire ses envies primales, ignorant que deux siècles plus tôt un certain marquis avait poussé ce raisonnement à ses extrémités, plaçant des êtres humains là où je n’envisageais encore que des éperlans.

Les journées, qu’elles soient consacrées à la pêche, à la voile ou à la visite d’un tombeau romain, se terminaient toutes par le même rituel : la douche. Des petites cabines nous permettaient, si on le souhaitait, de respecter nos pudeurs enfantines. Adrian m’y accompagnait systématiquement, pressentant peut-être que je passerais un mauvais quart d’heure si je me retrouvais seul, nez à nez avec Alexandre.

Un jour, tandis que j’attendais qu’Adrian eût fini et sortît de sa cabine de douche, il entrouvrit la porte pour me demander de lui passer la serviette qu’il avait oubliée sur le petit banc où nous posions nos affaires. Il était nu, dégoulinant d’eau, aussi beau et fort que tout ce que j’avais pu imaginer. Je fus surpris par son sexe qui était long et gris. Je n’imaginais pas qu’on pût avoir un zizi de cette couleur ! Tandis que je me contentais d’envier le sexe de mon grand frère, quand j’étais plus petit, celui d’Adrian provoqua autre chose en moi : un désir de voir plus longtemps, d’observer de près, de toucher. La nudité d’Adrian me bouleversait, autrement que celle de mon frère ne l’avait fait. Je n’étais pas encore capable de mettre le mot « attirance » sur ce que je ressentais, mais ce que je savais, c’est qu’un garçon devait trouver les filles jolies, non les garçons... bouleversants.

Il fallait décidément que je me prouve et que je prouve aux autres que je n’étais pas « une fille » : Alexandrine, que je connaissais depuis l’enfance et qui fréquentait Samira et Agathe, devint ma cible. Je la courtisais, comme un garçon maladroit de 10 ans, qui de surcroît est convaincu d’être laid, sait le faire : je lui faisais des dessins, qu’elle aimait, lui écrivais des poèmes, qu’elle ne lisait pas, essayais de lui faire des bisous, qu’elle repoussait avec un petit rire. Mais ni Adrian, ni Alexandrine, ne parvenaient à me faire oublier celle qui avait tout pouvoir sur moi et qui se rappelait chaque jour à mon bon souvenir, via la Poste. La séparation devenait, jour après jour, insupportable.

Jusqu’à ce matin-là où, après avoir reçu une de ces lettres que je désirais et qui m’humiliait, je montais tout en haut d’un escalier extérieur et passais par-dessus la rambarde de sécurité. Je ne saurais dire aujourd’hui à quelle hauteur je me trouvais : ce qui est certain, c’est que si je ne m’étais pas tué en tombant mal, je me serais à coup sûr estropié à vie. J’étais persuadé que ma dernière heure était arrivée, non que je le désirais, mais je ne voyais pas comment mettre fin autrement à la souffrance psychique qui irradiait dans tout mon corps. Samira me découvrit et faillit tomber sur les fesses en levant la tête. Elle essaya de monter l’escalier.

- Recule ! Si tu montes, je saute ! pleurai-je.

- Mais pourquoi ?

- Parce qu’Alexandrine ne veut pas de moi !

Que pouvais-je répondre d’autre ? Je ne souhaitais pas laisser après ma mort l’image de « la fifille qui s’est tuée parce qu’elle souffrait d’être séparée de sa maman ». Je me ressaisis soudain, me disant que si je mourrais maintenant, j’étais certain de ne jamais revoir ma mère, tandis que si je souffrais encore quelques jours, je la reverrais forcément. Je m’apprêtais donc à repasser la balustrade dans l’autre sens lorsque Samira revint à la charge, tirant par la manche Alexandrine.

- Il va sauter pour toi, expliqua mon amie, je t’en prie, dis-lui que tu l’aimes.

- Non, mais ça va pas ? T’as vu sa gueule ? s’exclama Alexandrine grossièrement. Il a qu’à sauter, je m’en fiche !

Voilà qui n’arrangeait pas mes affaires : c’est que je n’avais plus du tout envie de sauter, moi ! Comment expliquer à Samira et à tous mes camarades agglutinés pour admirer le spectacle que finalement, malgré les propos d’Alexandrine, j’avais décidé de vivre ? Heureusement intervint un moniteur qui me pria de descendre immédiatement. Il n’en parla pas aux institutrices et je ne fus pas puni. Il était jeune et redoutait sans doute des reproches pour ne pas avoir mieux surveiller les élèves.

Après cet événement, je me sentis particulièrement serein pendant toute la fin du séjour, comme si j’avais payé une dette envers ma mère : j’avais failli mourir pour elle, n’était-ce pas une preuve suffisante de ma fidélité ? Débarrassé du même coup de mon histoire d’amour avec Alexandrine, je pouvais consacrer toute mon attention au plaisir que me procurait la vue d’Adrian. Un soir, tard, alors que nous étions couchés depuis une bonne heure germa en mon esprit un plan diabolique pour à la fois satisfaire mes jeunes désirs, tout en sauvegardant les apparences. J’avais envie de me coucher nu auprès d’Adrian afin qu’il puisse, s’il le désirait, me toucher comme je l’avais vu toucher Agathe à maintes reprises, à l’insu des institutrices. Mais il fallait que je le fasse en toute innocence. C’est ainsi que je devins somnambule.

Je me levai et me déshabillai, faisant assez de bruit pour réveiller Adrian, mais pas pour attirer l’attention hors de la chambre. Un fois mon pyjama retiré, nu comme Adam, j’étendis les bras devant moi, comme le faisaient les somnambules dans les dessins animés. J’ignorais alors qu’un vrai somnambule n’adopte pas cette posture idiote. Manifestement, Adrian l’ignorait aussi. Il alluma sa lampe de chevet. Je gardais les yeux clos, mais au lieu d’aller m’allonger près de lui, je me dégonflai et m’allongeai sur mon lit. Une éternité parut s’écouler ainsi. A travers mes paupières, je voyais qu’il y avait toujours de la lumière. J’entendis Adrian qui se leva subrepticement et, en silence, convaincu sans doute que je dormais, il s’approcha de moi. Je frémis en le sentant si proche, observant longuement mon corps nu. Je n’arrive pas à me souvenir si j’avais une érection : j’étais encore à quelques semaines du début de ma puberté, et je ne parviens pas à me rappeler si, avant celle-ci, mon excitation se manifestait déjà de cette manière. Tout ce dont je me souviens, c’est de ce sentiment de volupté dans tout mon corps que me procura le simple regard d’Adrian, bien plus intense que lorsque mon frère me massait après la gym. Adrian retourna se coucher et éteignit. Au matin, je feignis l’étonnement en découvrant mon pyjama jonchant le milieu de la chambre. Adrian me dit : « Tu as peut-être été somnambule ? », et nous changeâmes définitivement de conversation.

La classe de mer étant à cheval sur les mois d’avril et de mai, les adultes avaient organisé un petit goûter pour mon anniversaire : c’est en Bretagne que je fêtais mes 11 ans, insouciant, ignorant que huit jours auparavant, tandis que nous naviguions sur l’Atlantique dans nos petits bateaux en aluminium, un nuage radioactif provenant de Tchernobyl se répandait sur toute l’Europe. D’ailleurs, à mon retour, apprendre la catastrophe de la centrale nucléaire ukrainienne était le cadet de mes soucis : une seule chose comptait : Adrian n’allait pas finir l’année avec nous, il allait rentrer en Belgique avec ses parents. Il partait comme il était venu, sans début et sans fin, sans joie, sans peine, sans larmes, exceptées celles d’Agathe.

J’obtins mon passage en classe de 6è, de justesse, car je n’étais pas très studieux, ma mère se préoccupant davantage de ce que je mangeais que de ce que j’étudiais, et me laissant la liberté de me réfugier devant la télévision chaque fois que je le désirais. Cette première année de collège allait être riche en bouleversements : un changement d’établissement donc, un Alexandre plus acharné contre moi que jamais, une mère toujours aussi étouffante que j’allais bientôt apprendre à détester, et surtout... le commencement précoce de ma puberté.

© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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