CHALCIDICVM

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LATRINA commentaires

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HORTVS

CVBICVLVM

Mardi 28 novembre 2006
Le collège ne se trouvait guère plus éloigné que l’école primaire. Braves gestionnaires du territoire pompidouesques et giscardiens qui avaient songé que les jeunes ouvriers et immigrés ne s’épanouiraient pas au-delà de leur cité ! En fait, il y avait deux cités, séparées par une voie ferrée. Les immeubles étaient pratiquement identiques dans les deux, mais d’un côté il y avait la nôtre, « la cité des pauvres », où étaient ancrées les écoles maternelle et primaire, et de l’autre côté de la voie, « la cité des riches », celle du collège, là où l’on portait davantage des vêtements de marque et où l’on promenait des dalmatiens. Cette cité n’était pas en réalité celle des riches, mais celle des Blancs de la classe moyenne qui connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait Quelqu’un.
Les vrais riches, eux, habitaient le reste de la petite ville bourgeoise de banlieue. Elle ressemblait à toutes les petites villes bourgeoises de banlieue, avec ses pavillons fleuris et son centre commerçant où se côtoyaient une armée de coiffeurs déguisés en cosmonautes comme cela se faisait dans les salons de coiffure distingués des années 80, une fleuriste sans âge liftée à outrance, un charcutier raciste suant le cholestérol et un boulanger dont le fils unique deviendrait pour moi mon premier amour d’adolescent. Mais nous reviendrons dans cette boulangerie en temps voulu.
C’est ma première rentrée au collège. S’il y a un dieu qui a souvent cherché à me mettre à l’épreuve, il se distingua encore une fois en me casant, parmi les sept classes de 6è existantes, dans celle d’Alexandre, en veillant bien à ce que je sois séparé de mes protectrices, Samira et les autres filles qui étaient réparties dans les autres classes.
De toute façon, Samira ne m’adressa plus la parole pendant un an et gardait la tête baissée quand nous prenions l’ascenseur ensemble, tous les jours. J’avais bien remarqué que durant les vacances d’été, ses hanches de petite fille s’étaient élargies, mais comment aurais-je pu deviner que cela signifiait pour elle le début de la puberté et que ses parents, Musulmans, y avaient vu le signal annonçant qu’elle ne devait plus fréquenter les garçons ? Non, moi, égocentrique, je pensais que Samira avait trop honte de me fréquenter, de fréquenter la fille qui n’en était pas une. Ainsi, la grande aventure du passage souterrain de la voie ferré, nous la vivions à quelques mètres de distance, soit que j’accélérais mon pas quand elle ralentissait, soit que je restais poliment derrière elle quand nous étions en retard pour les cours.
Alexandre était également séparé de ses acolytes, mais il ne tarda pas à se reconstituer une bande de garçons au sein de la classe, qu’il monta très vite contre moi. A ma grande surprise, je n’étais plus « la fille », j’étais devenu celui dont on riait sans avoir à le nommer. Ce mépris se justifiait certainement par le fait que, pendant les premiers mois, ma mère m’accompagnait jusqu’à la porte du collège, attendant toujours que je fusse éloigné pour me crier ses recommandations, sur un ton tantôt tendre, tantôt menaçant, faisant de grands gestes d’amoureuses qui aurait regardé son fiancé partir à la guerre. Le nez baissé, je traversais la cour le plus rapidement possible afin de fuir son regard, comprenant confusément combien son amour exclusif pour moi était pesant. Je commençais enfin à la détester. Et ça faisait aussi mal que de l’aimer.
Autre nouveauté : j’appris à me battre, physiquement. Incapable de répondre aux attaques verbales sournoises d’Alexandre et de ses copains, je leur fonçais dessus tête baissée, que l’on soit dans la cour, dans les couloirs ou même en classe. Je n’avais peur de rien, sinon de la honte de rester davantage passif face à leurs moqueries qui portaient la plupart du temps sur ma mère. A leur mépris, je répondais par la haine, pour défendre l’honneur de celle que je me préparais pourtant à haïr bien plus que je n’avais jamais haï Alexandre. Les professeurs nous séparaient, sous les cris animaux des élèves enragés par la vue du combat.
Pourtant, je n’ai jamais été collé en retenue. La seule fois où un professeur avait osé me mettre une heure de colle, ma mère s’était ruée au collège et avait terrorisé ladite prof de son regard diabolique que je craignais tant (et qui m’angoisse encore aujourd’hui alors que je suis adulte) en lui expliquant sur un ton menaçant, et assez fort pour que tout l’établissement l’entende, que jamais, ô grand jamais, je ne ferais une heure de retenue, que cela me ferait rentrer en retard, seul, que je serais égorgé dans le passage souterrain par quelque fou dangereux et qu’elle, soi disant professeur responsable, aurait ma mort sur la conscience. Plus jamais un professeur n’essaya de me coller. Ils étaient raisonnables, comprenant à qui ils avaient affaire. Comme j’aurais aimé aller en retenue plutôt que de subir l’humiliation d’être celui dont la mère terrifiait les profs !
A l’appartement, je passais de plus en plus de temps dans ma chambre au grand dam de ma mère qui comprenait, impuissante, que cette pièce devenait pour moi un refuge, un sanctuaire, isolé du reste du monde. Mes premières manifestations de rébellion et de rage à son égard concernèrent cette chambre, dans laquelle je ne voulais plus qu’elle mette les pieds (j’étais capable de m’occuper du ménage et du lit, elle aurait une pièce en moins à s’occuper, de quoi se plaignait-elle ?) et dont je ne voulais plus qu’elle ouvre la porte sans cogner au préalable et attendre ma réponse. Très vite, elle n’osa plus déroger à cette loi, déstabilisée qu’elle était par mes accès de colère. J’avais été à bonne école et avais eu un bon maître.
La principale raison pour laquelle je souhaitais cette intimité était ma puberté précoce : elle commença à l'âge où commence celle des filles - Alexandre avait-il eu raison depuis le début quant à mon véritable sexe ? L'apparition de sensations, inconnues jusqu’alors, me poussait à me mettre nu au lieu de faire mes devoirs (pour quoi faire ? De toute manière, je ne serais pas collé), et à me glisser dans mon lit. J’avais toujours dormi en pyjama, et le contact des draps doux ou rugueux sur mon corps était nouveau. Je prenais conscience de mes érections auxquelles je n’avais prêté aucune attention jusqu’alors et passais mon temps à frotter voluptueusement mes parties intimes sur mon matelas. J’avais l’impression de ne plus jamais débander, quel que fût le moment de la journée et ne pensais qu’à une chose : m’enfermer dans ma chambre en bloquant la porte avec une chaise, me dénuder et me caresser dans mon lit.
Curieusement, je n’allais pas jusqu’à éjaculer, car je ne savais pas me masturber. Etait-ce dû au manque de discussions avec des camarades de mon sexe ? Etait-ce parce que je me découvrais une sensibilité extrême du scrotum et du périnée, au point de délaisser un peu trop mon pénis ? Le fait est que je n’appris à me branler que très tardivement, à l’âge de dix-huit ans, et que, jusque-là, mes orgasmes n’étaient pas contrôlés et que mes éjaculations se produisaient pendant mon sommeil. Quel plaisir d’être réveillé par ces libérations, couché sur le ventre que je mouillais en même temps que mon matelas ! Ce n’est que plus tard que j’appris qu’on appelait cela « pollutions nocturnes » : pourquoi une expression si péjorative, si culpabilisante, pour une jouissance aussi grande et sans conséquence ?
Entre cette obsession du plaisir qui me faisait délaisser tout le reste et mes bagarres à répétitions au collège, ce qui devait arriver arriva : je redoublai ma classe de 6è. Une des meilleures choses qui me soit jamais arrivé ! Alexandre partait devant avec ses copains et je n’entendrais plus parler d’eux avant de lire les faits divers de délinquance dans le journal local – merci Samira et Adrian de m’avoir dissuadé de rejoindre sa bande.
Par ailleurs, je me retrouvais parmi de jeunes inconnus qui n’avaient jamais entendu parler de moi et auprès desquels je pouvais me faire une nouvelle réputation. Je devins le premier de ma classe dans toutes les matières, m’assurant ainsi qu’aucun conflit n’aurait lieu entre mes profs et ma mère, venant tout gâcher. J’eus mes premiers camarades de sexe masculin. Je dois avouer que je ne me souviens que très vaguement d’eux. Il y en avait un, pourtant, auquel je pensais particulièrement lorsque je me glissais nu dans mon lit : il se prénommait Patrick et avait mon âge, soit un an de plus que les autres. Mais, intimidé par le désir que je ressentais pour lui, son sourire charmeur et ses yeux sombres, jamais je ne le fréquentais de trop près. Le hasard de la gymnastique allait toutefois me pousser littéralement dans ses bras.
Il y avait la lutte au programme d’éducation physique. Regarder les garçons se saisir à bras-le-corps me chamboulait plus que je ne pouvais me l’expliquer. Je ne souhaitais qu’une chose : pouvoir approcher d’aussi près le ténébreux Patrick. Mes vœux furent exaucés, le sort, incarné par le professeur, nous désigna tous deux pour lutter l’un contre l’autre. Cela dura peu de temps, mais suffisamment pour que je sente, à travers nos survêtements, son sexe contre ma cuisse. La crainte qu’il ne sente l’effet que cela me faisait, malgré mon slip qui me gainait, m’insuffla l’énergie nécessaire pour le vaincre le plus rapidement possible, alors qu’il était de toute évidence plus fort que moi.
En retournant dans les vestiaires, Patrick me souffla à l’oreille, gentiment moqueur : « Ca t’a plu, hein ? C’était trop bon d’être contre toi, tu m’as fait bander moi aussi ». Je devins écarlate, bien que je ne fusse pas réellement surpris, Patrick étant connu parmi nous pour tenir des propos fleuris qui nous faisaient toujours ricaner bêtement. Le fait est que ces paroles achevèrent de m’exciter et que je renonçai à me changer devant mes camarades, ayant conscience de la visibilité de mon érection.
Quoi que je ne brillasse jamais en cours de sport, je devins l’un des meilleurs lutteurs de la classe pendant le reste du trimestre, au grand étonnement de mon professeur. Mon secret ? Faire sortir du cercle à tout prix le garçon contre qui je me battais avant de me mettre à bander.
De ma deuxième 6è à la classe de 4è, le temps s’écoulait ainsi, à travers une brume dont le voile obscurcit ma mémoire, m’obligeant à pratiquer la plus grande ellipse que j’aurai à faire dans cette autobiographie. Je souhaite centrer celle-ci sur ma découverte de la sexualité et mon parcours sentimental, mais je ne peux cependant pas passer sous silence la maladie de mon père. Du moins, mentionnerai-je ses deux cancers liés au tabagisme qui m’enfermèrent tous les soirs et les week-end dans des centres hospitaliers à l’odeur écœurante.
Ma mère n’assumant pas cette situation, elle s’en remit presque totalement à moi, faisant de moi son confident, et m’ordonnant de surcroît le plus grand silence concernant ces cancers que l’on faisait passer pour de simples kystes auprès de mon père. Si j’en parlais à qui que ce fût, y compris mon frère, et que le mot « cancer » revint aux oreilles de mon père, il se découragerait et se laisserait mourir, ce serait ma faute. Ce secret me sépara définitivement de mon frère qui, à ce jour, ne comprend toujours pas ce qui nous a séparés. Il eut aussi pour effet de me faire mûrir avant l’heure et de me marquer au fer rouge pour des années.
A la fin de la 4è, je venais d’avoir quinze ans, alors que je commençais à m’éloigner de mes camarades et à m’enfoncer dans un mutisme pour garantir à mon père le secret le plus absolu sur ses maladies, Damien, le fils du boulanger, fit une entrée aussi surprenante qu’inattendue dans mon existence.
© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.
par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Commentaires

Les mots sont  toujours aussi bien choisis, l'ambiance réstituée,une certaine pudeur évoquée.On attend la suite avec impatience.
commentaire n° : 1 posté par : Christophe (site web) le: 28/11/2006 16:49:51
"Enfin la suite tant attendue de la célèbre autobiographie du célèbre Antinoüs" Le Figaro
"Transcendant" Le Monde
"Wunderschön" Die Zeit
"Quelle justesse de propos" L'Express
"A ne manquer sous aucun prétexte" Elle cuisine
commentaire n° : 2 posté par : martin jeune (site web) le: 28/11/2006 20:47:31
De beaux mots emplie de vrais sentiments...j'aime a t'y retrouver à chaque chapitre...
promets moi de m'envoyer la prochaine édition avec ton autographe et une pièce de puzzle ...merchiiiiiiiii
commentaire n° : 3 posté par : lance (site web) le: 28/11/2006 21:17:59
Toujours aussi bien écrit, avec une pudeur, une retenue exquises.
Bonne soirée
Ikkar, with love
commentaire n° : 4 posté par : Ikkar (site web) le: 28/11/2006 22:16:40
Je reste sans mots après avoir lu cela; sinon pour souligner l'humilité qui m'envahi devant la sincérité des sentiments qui transparait à travers cet ecrit.
commentaire n° : 5 posté par : jerem (site web) le: 28/11/2006 23:07:59

Merci pour vos compliments, Christophe, Ikkar et Jerem. Ils me rassurent d’autant plus que je ne suis pas entièrement satisfait par ce chapitre : le fait que 4 ans soient résumés en si peu de lignes m’embête, mais le détail de ces quatre années n’aurait pas collé avec la ligne directrice (sexe et sentiments) que je me suis engagé à suivre dans mon Préambule...

Lance, tu n’auras pas de pièce supplémentaire par rapport à tes camarades, pas de privilégiés !

Martin Jeune, bravo : tu as réussi à rédiger ton commentaire sans utiliser les mots « bite », « anus » ou « poils » - vlan ! prends ça, c’est pour Elle Cuisine ;-p

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 29/11/2006 12:30:03
quelle limpidité dans le flux, quelle belle manière d'écrire et de décrire. Et tes souvenirs me portent jusqu'à ma propre 6ème pompidolienne.
commentaire n° : 6 posté par : renaudb (site web) le: 30/11/2006 16:37:06

Merci beaucoup ! Peut-être qu’après tous ces compliments, je trouverai enfin le courage d’envoyer mes écrits à un éditeur... J

« Pompidolien » ? J’ignorais l’existence de cet adjectif, je n’avais donc pas besoin d’inventer un barbarisme !

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 01/12/2006 09:14:26
Premier billet que je lis sur ton blog, je suis impressionné et vais essayer de passer un peu de temps à te lire, parceque tu as une plume agréable !
commentaire n° : 7 posté par : Jonathan D. (site web) le: 08/12/2006 18:31:22
Merci beaucoup, Jonathan : le compliment me touche. Sois le bienvenu sur mon blog ! J
réponse de : AntinoÌs (site web) le: 09/12/2006 11:00:47
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