Il y a actuellement 1 curieux errant dans mon Sanctuaire.
- On n’est pas dans la même classe, me confirma Damien, visiblement déçu.
- Oh ! répondis-je simplement, avec un peu de dépit.
- Mais non, j’déconne, on est ensemble !
C’était une bien agréable nouvelle pour commencer l’année. La même nouvelle était nettement moins favorable à mes résultats scolaires qui allaient se ressentir de mon attention en classe détournée par Damien. De la première place en français en classe de 4è, j’allais passer à la cinquième, avec le même professeur que l’an précédent, celui qui me donna envie d’enseigner cette matière. J’aimais toujours les travaux de rédactions, mais je m’appliquais un peu moins dans l’apprentissage des règles de grammaire et d’orthographe ; je préférais, sans commune mesure, passer tous mes loisirs en compagnie de Damien qui me faisait découvrir de nouveaux mondes, comme par exemple celui du tennis.
Il m’apprit à tenir une raquette dans un club réservé aux nantis de notre ville. Très vite, je me passionnai pour ce sport. Etait-ce parce que Damien devait souvent se serrer contre moi, au début, pour maintenir mon bras et m’apprendre les mouvements adéquats ? Sûrement, car plus jamais à l’avenir le tennis ne me paraîtrait aussi stimulant. Autre intérêt, non des moindres : les cours de tennis étaient occupés par les plus beaux garçons des environs. Un jour, Anthony Dupray, qui commençait à être déjà bien classé et qui déjà écoutait avec fascination Hélène Rollès chanter Dans ses grands yeux verts et Ce train qui s’en va, ce qui le conduirait quelques mois plus tard à chanter pour elle et à décrocher un rôle dans la sitcom Premiers baisers diffusée dans le Club Dorothée, Anthony, dis-je, intervint gentiment sur notre cours pour me donner quelques conseils, sous le regard agacé de Damien qui se sentait sûrement dépossédé de son rôle réservé d’enseignant. Nous nous revîmes quelquefois, de façon anecdotique, mais je le perdis de vue, ce qui me causa bien des regrets, non que ses cheveux bruns et ses yeux bleus me manquassent, mais parce que le jour où je le vis chanter aux côtés de Dorothée, je compris que je venais de manquer l’occasion d’entrer en contact avec mon idole.
Premiers baisers, tel était le titre de cette série mièvre à souhait dans laquelle je le retrouverais, me lamentant de ne plus le revoir sur les cours de tennis. Premier baiser, tel était l’un des sujets de conversation favoris de Damien.
- Alors, quand est-ce que tu vas sortir avec une fille ? me demandait-il souvent. Moi, ça fait déjà deux ans que j’ai embrassé une nana pour la première fois. Il est grand temps pour toi !
- Bah, tu sais bien que ça me fait flipper, je ne sais pas comment on embrasse. Et te fous pas de ma gueule !
- Non, je me moque pas, tu sais, moi au début, je me suis planté : je bavais, nos dents se sont cognées, c’était nul. Ca s’apprend sur le terrain, ça vient avec l’expérience.
Le jour où j’allais rencontrer la fille qui me permettrait de prouver à Damien, et surtout à moi-même, que j’étais « normal », j’étais loin d’y songer. Toute ma pensée était focalisée sur les fesses de Damien contre lesquelles j’évitais, difficilement, d’appuyer mon pénis en érection. Tous les deux en short, sur la selle de son vélo, moi derrière, enserrant ses cuisses nues entre les miennes, nous nous rendions sur un cours de tennis, en passant par une piste cyclable qui traversait une grande étendue verte, propice à la promenade.
Quand Damien s’arrêta brusquement, je crus, inquiet, qu’il allait me regarder et me dire : « Bon, je te sens bander contre mon cul. T’es pédé ou quoi ? ». Mais, pas du tout.
- Regarde les deux filles, là-bas, me dit-il en regardant dans leur direction. La blonde est super mignonne !
- Oui, c’est vrai, elle est canon, admis-je.
- Ca te dirait qu’on essaie de les draguer ? Si tu veux, tu prendras la brune : elle est trop grosse pour moi.
- Pourquoi la grosse est pour moi ?
- La blonde, elle est faite pour moi, c’est sûr ! répondit-il, triomphant d’avance.
Nous nous assîmes dans la pelouse, tournés vers elles, essayant d’élaborer un plan qui se résumait par :
- Vas-y !
- Non, vas-y, toi.
- Non, toi, vas-y !
etc.
Installées sur un banc, de leur côté, les demoiselles semblaient également tergiverser à notre sujet et, ne nous lâchant pas du regard et impatientes devant notre hésitation, nous envoyèrent une petit môme brun et bouffi.
- Ma sœur, elle m’a dit de te dire que tu pouvais venir lui parler si tu veux, me dit-il.
- Elle s’appelle comment ? demandais-je, l’air dégagé.
- Raphaëlle.
- Hein ? C’est pas un prénom de fille ! s’exclama Damien, avec infiniment de tact.
- Va lui dire qu’on arrive, dis-je au gamin.
- Ben , tu vois, conclut Damien, on n’a même pas eu à choisir, la brune te veut, c’était couru d’avance, je suis certain que la jolie blonde en pince pour moi. Allez, on y va !
- Non, attends, elle ne me plaît pas ! En plus elle a un prénom affreux. Comment une fille peut-elle s’appeler Raphaëlle ? Tu me vois sortir avec quelqu’un qui porte un prénom de mec ?
- Justement, si elle ne te plaît pas, tu t’en fous d’elle, ça te permettra de t’entraîner à galocher ! me proposa Damien, pragmatique.
J’acquiesçais, pas mécontent de trouver l’occasion de me hisser au rang des autres garçons de mon âge. Maladroitement, nous nous approchâmes des deux midinettes qui minaudaient (essayez de le répéter plusieurs fois, rapidement).
- Ton petit frère nous a dit que tu voulais me parler ? demandais-je à la brune.
- C’est mon petit frère à moi, répondit la blonde.
- Alors, c’est toi, Raphaëlle ? l’interrogea Damien qui espérait avoir mal compris.
- Oui, confirma la jolie fille aux yeux clairs.
Nous passâmes un peu de temps à discuter de choses et d’autres propres à des adolescents gênés qui se rencontrent pour la première fois. Puis, Raphaëlle et moi convînmes d’un rendez-vous, au même endroit, le jeudi suivant, après nos cours respectifs.
« Je suis un peu dégoûté, m’avoua Damien ensuite, elle est super mignonne. Mais bon, je suis content pour toi. Moi, c’est pas grave, je peux me trouver des canons quand je veux, mais toi c’est une occasion inespérée. » Ce n’était ni la première ni la dernière fois que Damien faisait une allusion peu délicate à mon physique et à mon « cas désespéré ». Moi, qui depuis bien longtemps était convaincu d’être aussi laid que ce que la nature pouvait concevoir en matière d’esthétique, j’approuvais Damien, me demandant ce que Raphaëlle pouvait bien me trouver. Peut-être qu’elle n’arrivait pas à avoir de petit copain à cause de son prénom ?
Jeudi. Début du printemps. Un printemps estival, comme je n’en ai plus jamais connu depuis. Après les cours, Damien m’invita chez lui pour « la dernière touche ». Il me prêta des fringues à la mode, telles que mes parents ne pouvaient m’en offrir, m’aida à me coiffer, m’accompagna jusqu’à la porte de la boulangerie. Ses parents étaient là : ils les avaient prévenus de l’événement.
- Fonce, ne laisse pas passer ta chance, elle est trop bonne cette fille ! m’encouragea Damien.
- Oh ! Damien ! Tu es grossier ! s’offusqua sa mère qui me regardait comme une matriarche regarde partir son aîné à la guerre.
- Tiens ! me dit son père en glissant un préservatif dans ma main, j’ai eu ton âge, c’est le printemps, je sais ce qu’il peut se passer.
- Papa ! Tu vois pas que tu le fais rougir ? Il va juste la galocher, ils seront en plein air.
- Alors, n’oublie pas qu’on embrasse aussi avec les mains, renchérit son père en me faisant un clin d’œil.
- Oh ! Jean ! Tu es plus grossier que ton fils ! se lamenta la mère.
Je m’éloignais, la tête basse, après avoir promis de repasser à la boulangerie avant de rentrer chez moi, pour tout leur raconter. J’étais tout étourdi de me rendre compte que ma mère n’avait pas le monopole quant à la honte que des parents sont capables d’infliger à leurs enfants et à leurs copains.
Je fis à pieds le trajet que Damien et moi avions fait sur son vélo le week-end précédent. Je me demandais dans quelle mesure je pourrais renoncer à ce rendez-vous sans passer pour un lâche aux yeux de Damien, de ses parents, des deux Franck et de tous ceux à qui Damien, discret comme un poissonnier sur un marché, avait pu en parler. Je transpirais plus que de raison, j’avais les mains moites comme des pieds après un footing, je repassais dans ma tête tous les scénarii qui pourraient se produire, répétait mes mouvements de langue, la bouche plus ou moins entrouverte. Enfin, lorsque mon regard croisa celui de Raphaëlle, je sus qu’il était trop tard pour reculer.
Nous nous fîmes chastement la bise, puis je lui proposai de marcher un peu, histoire de profiter du beau temps. Un silence de plomb s’installa rapidement. Elle le rompit en me racontant, sans le moindre préambule, un rêve insignifiant qu’elle avait fait la nuit précédente. Comme pour lui témoigner de l’intérêt, je confirmai que je rêvais aussi la nuit.
Le silence, de nouveau.
- Ca marche le collège ? lui demandais-je, me moquant éperdument de la réponse.
- Oui, sauf en math. Et toi ?
- Oui, sauf en math aussi. On a des points communs ! Tu connais le groupe Queen ? continuais-je, me sentant bien parti. J’aime beaucoup !
- Je n’aime pas du tout, moi c’est plutôt Genesis. Tu aimes ?
- Ben, j’aime pas du tout la voix de Phil Collins. Tu aimes les B.D. ? m’empressai-je de demander pour camoufler mon accès de sincérité concernant la voix de son chanteur préféré.
- J’aime pas lire, mais mon petit frère lis Tintin.
Le silence, de nouveau.
Je la détestais, pas seulement pour ne pas aimer ce que j’aimais, mais surtout parce que mon malaise grandissait de seconde en seconde et que je l’en tenais pour responsable. Il n’y avait plus qu’une chose à faire, ce pour quoi j’étais venu : en finir.
- On s’assoit ? lui proposai-je en lui désignant un coin de gazon que le soleil n’avait pas encore roussi.
- Oui, dit-elle, baissant la tête, gênée, comme si je lui désignais un lit.
- Tu es déjà sorti avec un garçon ? lui demandais-je, en étant cette fois-ci intéressé par la réponse.
- Oui, plein de fois ! se défendit-elle. Et toi ? Tu es déjà sorti avec une fille ?
- Bien sûr, à mon âge, tu penses bien !
Nous nous sommes alors regardés et, faisant appel à tout ce que j’avais pu voir à la télé, je me penchai vers elle et pausai mes lèvres sur les siennes. J’avais bien en tête les recommandations de Damien fondées sur sa « grande expérience » et j’introduisis ma langue dans sa bouche, de façon un peu brutale. Première impression : c’était visqueux, gluant, répugnant. Mon dégoût fut tel que je ne surveillai plus mes mouvements qui devinrent chaotiques, ce qui amena nos incisives à s’entrechoquer brutalement.
Elle recula, l’air éberlué.
- On s’en va ? J’ai plein de devoirs, dis-je.
- Oui, s’empressa-t-elle d’accepter.
Avant de se séparer, elle me donna son numéro de téléphone, je lui en donnai un faux et promis de l’appeler très bientôt. Puis, après m’être assuré que j’étais bien en dehors de son champ de vision, je jetai sans hésitation le numéro de téléphone dans la première poubelle venue.
Mon humeur était mitigée : je me trouvais heureux d’avoir enfin franchi le pas, mais j’étais inquiet en me demandant pourquoi je trouvais dégoûtant ce que tous les garçons et les filles semblaient rechercher. Je trouvai un début de réponse en arrivant à la boulangerie. En voyant le visage de Damien, ses lèvres, en songeant à sa langue, je me sentis transporté en l’imaginant à la place de Raphaëlle. Je lui racontai que ça c’était super bien passé, que c’était géant, mais que cette fille était trop conne, n’avait pas de conversation et que je n’avais pas l’intention de la revoir.
« C’est pas grave, maintenant tu es un homme, me dit Damien fièrement en me prenant par les épaules ».
Ce premier baiser avait-il bouleversé quelque chose en moi ? Le fait est que le moindre attouchement, le moindre frôlement de Damien me rendait désormais fébrile. Chaque fois que son corps touchait le mien, un flash s’imposait en mon esprit, réécrivant le souvenir de ce baiser en y substituant Damien à Raphaëlle. Sa salive devenait alors savoureuse, son haleine excitante, nos langues frétillantes de désir. Confusément, sans penser à ce tabou qu’était l’homosexualité, faisant passer à mes yeux cette envie pour de l’amitié profonde, je recherchais alors un maximum de contact charnel avec Damien. J’y réussis sans trop de difficulté, celui-ci ne se montrant guère farouche et la chance étant de mon côté...
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C'est moins poétique que d'habitude, mais tellement réaliste!!! Vite vite, la site, je suis boulimique de tes récits!
LATRINA commentaires