CHALCIDICVM

Je suis né en 1975. Mon principal trait de caractère : l'hypersensibilité. Qualité que j'apprécie chez autrui : l'honnêteté. Occupation préférée : la lecture. Rêve de bonheur : passer ma vie auprès d'Hadrien. Couleur que je préfère : lavande. Animal préféré : le chat. Ce que je déteste par-dessus tout : le bruit. Don que je voudrais avoir : celui de me rendre invisible.
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Il y a actuellement  6  curieux errant dans mon Sanctuaire. Faut vraiment n'avoir que ça à faire !
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Quoi qu'il en soit, soyez les bienvenus, je vous souhaite un doux moment en ma compagnie.
Antinoüs

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Si vous aimez ce Sanctuaire, visitez aussi Le Temple d'Hadrien, mon empereur bien-aimé.templehadrien.JPG

Jeudi 8 février 2007

« Vous avez lu Jane Eyre de Charlotte Brontë, intégralement ? » insiste le littéraire du jury, avec un sourire dubitatif. Puis, il essaie de me coincer, en me posant des questions de plus en plus précises. Il n'en revient pas, il ne doit pas avoir l'habitude de rencontrer des élèves de 3è qui lisent des pavés de la littérature anglaise sans y avoir été contraints. Ne lui en déplaise, ce livre est et restera l'un de mes romans préférés.

- Vous cuisinez ? m'interroge un autre membre.

- Oui, régulièrement, j'aime ça, mens-je effrontément.

- Vous savez faire quoi ?

Je lui déballe un menu qui ferait saliver un ascète. A nouveau ce sourire « Ne me prends pas pour un imbécile, petit con. » Il me cuisine à son tour, me demandant de lui détailler la préparation d'un plat que j'ai cité. Cela ne me pose aucun problème : avant de venir à cet entretien, j'ai appris par coeur plusieurs recettes et termes techniques. Dans de nombreux domaines, la théorie m'a souvent permis de compenser mon manque de pratique. Je peux disposer, ils me félicitent (je ne comprends pas vraiment de quoi) et me disent qu'ils auront plaisir à me retrouver l'an prochain, si je ne change pas d'avis.

Plutôt facile, cette entrevue pour intégrer la section hôtellerie du lycée professionnel. Plutôt sympa, les profs. Pourquoi irais-je m'embêter en seconde générale, alors qu'ici j'apprendrai immédiatement un métier et me rapprocherai bien plus vite du moment où je gagnerai ma vie et pourrai fuir ma mère ? Prof de français ? Quelle bonne blague ! Je ne l'avais jamais envisagé sérieusement, allons ! La grammaire, les bouquins... Merci bien ! Tandis que la cuisine a toujours été mon truc, évidemment. Je n'ai jamais fait cuire des pâtes, mais je sais que ça me plaît. Bon, et puis, admettons que je ne sois pas passionné par la cuisine. C'est un métier comme un autre, et j'apprendrai à l'aimer. De plus, en hôtellerie, je serai avec Damien.

Nous étions en slips, pour prendre mutuellement nos mensurations avec un mètre de couturier, dans le seul but de crâner, quand Damien lança cette idée, sur un ton cajolant : « Ce serait trop cool, si tu venais avec moi pour faire hôtellerie. Ensuite, nous pourrions ouvrir ensemble notre restaurant ! » A mes yeux, c'était ni plus ni moins une demande en mariage. Notre restaurant constituait la garantie de ne pas être séparés de sitôt. Moi en slip, les mains de Damien enserrant ma taille avec le mètre, comment aurais-je trouver la force de rejeter cette idée ? Le soir-même, j'annonçai à mes parents ma décision de renoncer au lycée général pour accomplir mon rêve : devenir un grand cuisinier. Mon père accueillit la nouvelle avec satisfaction. Il avait commencé à travailler à l'âge de 14 ans, à la mort de son père, et il comprenait mal que je puisse vouloir perdre du temps à « user mes fonds de culotte sur les bancs de l'école », pour obtenir un bac qui ne me donnerait pas un métier.

J'étais content de faire plaisir à mon père. C'était peut-être l'une des dernières fois que j'en avais l'occasion. Il avait de nouveau un cancer. Cette fois, on allait lui enlever les trois quarts d'un poumon. L'hôpital où il se trouvait était bien plus affreux que le précédent. C'était un officieux mouroir spécialisé dans les maladies liées au tabagisme et aux autres intoxications par inhalation. L'odeur y était insupportable, ça sentait les abats périmés. Les râles de souffrance évoquaient des gouffres glaireux. Devant le hall, les indécrottables qui tiraient sur leur clope par leur fausse bouche béante creusée par trachéotomie, me faisaient faire des cauchemars chaque nuit. Plutôt que de faire des annonces édulcorées du type « fumer tue », on devrait diffuser à heure de grande écoute, des films tournés dans ces coulisses de la cigarette. Quoiqu'il y manquerait l'odeur s'imprégnant sur les vêtements du visiteur. Non, fumer ne tue pas. Fumer torture, avilit, fait souffrir les familles des inconscients drogués par les substances chimiques que les grands fabricants de cigarettes ajoutent au tabac.

C'est à cette époque que j'avalai mes premiers anxiolytiques. Il y en avait en quantité suffisante dans la pharmacie pour que ma mère ne s'aperçût pas des quelques quarts que je subtilisais de temps à autre. Comment m'était venue cette idée ? Comment avais-je compris que ça ferait baisser la pression que je ressentais ? Je ne m'en souviens plus, mais je ne connaissais pas d'autre moyen pour tenter d'oublier l'attirance que je ressentais pour Damien, l'influence que ma mère continuait d'exercer sur moi et l'hôpital infernal dans lequel on allait scier les côtes de mon père.

Tout devient très flou dans mon esprit. Effet du Lexomil. La mallette d'ustensiles de cuisine coûte cher, ainsi que le costume de serveur et la panoplie du cuisinier. C'est l'argent des vacances qui sert à l'achat. De toute manière mon père est opéré en juillet. L'opération se passe bien. Comme après celle du rein, bonne nouvelle : pas de métastase. Mais les médecins expliquent à ma mère que les chances de mon père sont faibles, car l'association des cancers rein-poumon est bien connue et n'offre pas d'espérance de vie de plus de trois ans au-delà de la seconde opération. Mon père arrête de fumer, il ignore que son cas est désespéré, ma mère m'ayant une fois de plus fait jurer le secret. C'est sans doute ce brutal passage de trois paquet et demi de gauloises à rien du tout qui fera de mon père un cas médical, lui faisant dépasser largement le stade des trois ans de survie annoncés.

C'est la rentrée. Première matinée : deux heures de français. Damien et moi étions évidemment assis côte à côte. Je l'oubliai bien vite, atterré par la simplicité des exercices que nous faisait faire le prof. Il fallait souligner des sujets dans des phrases ! Je ne participais pas aux corrections, j'attendais que l'on passât aux choses sérieuses. Qui ne vinrent pas. Le professeur m'asséna enfin le coup de grâce :

- On ne vous entend pas. Ce n'est pas grave si vous vous trompez, me dit-il compatissant. Essayez de me donner la nature de ce mot, là, me désignant un bête adverbe en -ment.

- C'est un adverbe, déclarai-je complaisamment. Et sa fonction est complément circonstanciel de manière.

- Mais, bravo ! c'est formidable ! s'exclama-t-il sincèrement.

- C'est juste un adverbe, hasardai-je modestement...

- Je dois en déduire que c'est par paresse que vous ne participez pas ? Vous commencez bien l'année !

Je ne répondis pas et baissai la tête pour cacher mon visage empourpré de confusion.

A la récréation, nous formions déjà un groupe... dont je me sentis l'intrus. Damien fit remarquer que le cours de français était dur, qu'il aurait du mal à suivre. Les autres acquiescèrent. Ce n'est que bien plus tard que je compris pourquoi, à ce moment-là, mon ami me parut beaucoup moins beau qu'à l'ordinaire. Vanessa, une jolie blonde de notre classe, qui m'inspira d'instinct une certaine animosité, s'empressa de séduire ouvertement Damien qui ne tarda pas à jouer le joli coeur avec elle. « Je te trouve trop marrante ! lui déclara-t-il. Tu sais, j'aimerais bien ouvrir un restaurant avec toi. Je ferais la cuisine et toi le service. »

Mon estomac se retourna, les larmes me montèrent instantanément aux yeux. Je m'enfuis d'un pas précipité vers la sortie du lycée. Damien me poursuivit : « Attends ! Tu fais quoi ? T'as pas l'intention de sortir ? T'as pas le droit, on est demi-pensionnaire. »

- Vous allez où ? me demanda le gardien en retenant Damien, après m'avoir laissé passer involontairement.

- Je me tire de cet établissement à crétins ! répondis-je sans me retourner.

Je me mis à courir. Je ne pris pas le bus, j'entrepris trois quarts d'heure de course puis de marche pour rentrer chez mes parents. Je ralentis mon pas, épuisé par mes pleurs. Un rayon de soleil se fraya un chemin entre les nuages. Je fus ébloui. Je crus en une manifestation divine, et je me sentis moins seul, soutenu. Incroyablement, je passai du plus parfait désespoir à une joie sans borne, la vie était belle, j'étais libéré d'un poids, je pris de fermes décisions. Je ne reverrais plus Damien, le seul garçon qui, selon moi, était susceptible de m'attirer physiquement. Je n'étais pas pédé, et ce que j'avais ressenti pour lui, personne ne le saurait jamais. Je m'inscrirais au lycée général, j'étais d'avance certain que cela ne poserait pas problème compte tenu de mes résultats scolaires, et je ferais des études pour devenir prof de français. J'essayerais d'être un bon fils, obéissant, pour que ma mère se montre moins rigoureuse avec moi. Je nageais dans l'optimisme le plus sirupeux.

C'était sans compter sur le Lexomil. Déconnecté de la réalité, j'ignore ce qu'il se passa cette année-là. En juin, on me refusa la première B (économie et sociologie), je découvris que je n'avais pas assez bossé pour l'obtenir. On me proposa la première G (gestion et comptabilité). On toléra mon redoublement, afin que j'obtinsse la B, qui deviendrait E.S. entre temps. Il ne pouvait en être autrement : à travers le brouillard dans lequel je vivais, Keynes et Malthus étaient devenus mes héros.

Je ralentis considérablement ma consommation de Lexomil, devinant plus ou moins inconsciemment que cela me permettrait de réintégrer la réalité. A mon « retour », je réalisais qu'aucun adulte enseignant ne semblait s'être soucié de mon retrait du monde des vivants : mes résultats avaient été médiocres parce que je ne travaillais pas suffisamment. Point. Personne ne s'était aperçu de mon absence, mais j'avais bien l'intention de remonter mes manches pour affirmer ma présence et prendre ma vie en main.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Commentaires

Charmant le cuisinier en illustration! Tu n'aurai pas son adresse? lol !


Ah, j'étais sûr que tu aurais tenté de suivre Damien.


Mais alors, c'est drôle de découvrir que certains profs (moi inclus, mais pour d''autres raisons) ont doublé leur seconde! On devrait former un club.


Enfin, en ce qui concerne les cancers dont tu parles: je n'arrête pas de dire à mes élèves en éducation civique en 5ème que s'ils voyaient des malades traités pour des cancers provoqués par la cigarette ou l'alcool, non pas à la télé, mais en réalité, dans les hôpitaux, ils n'auraient plus jamais l'envie de fumer ou de boire de leur vie. C'est à la limite du soutenable de voir, par exemple, ces personnes soignées pour le cancer de la gorge, auxquels on a arraché les dents pour que les rayons agissent mieux.


Bon, je parie qu'à la fin de ta seconde, au lieu de faire ES, tu as fait L, non? et tant pis pour J. M. Keynes.


 

commentaire n° : 1 posté par : jerem (site web) le: 08/02/2007 14:41:40

Faux, Columbo : je n’ai pas fait L ! A suivre dans mes prochains chapitres... ;-)

N.B. Pour le cuisinier, je n'ai pas son adresse, mais il doit bien y avoir un Picard près de chez toi, non ?

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 08/02/2007 14:50:34

Ah oui, au fait, j'ai oublié: c'est vrai que c'est "facile" de bluffer un jury ou un prof, pour peu que l'on soit intelligent.


J'ai toujours réussi à faire croire à ma prof de français de première que je connaissais bien Madame Bovary sans en avoir jamais lu une ligne, mais simplement un résumé et une critique intéressante. Je l'ai lu beaucoup plus tard, et j'ai trouvé çà d'un ennui (sans doute le même qu'Emma) et d'un inintérêt .... Salambo m'a beaucoup mieux plu, mais, en tant que prof d'histoire, c'est un peu normal.

commentaire n° : 2 posté par : jerem (site web) le: 08/02/2007 14:45:08

Je trouve Flaubert et Balzac d'un chiant... Pour moi, au risque d'en choquer plus d'un, ils marquent le début de la fin de la grande littérature française... Quant à moi, avec mon autobiographie, je marque sans doute la fin de la fin ;-p

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 08/02/2007 14:49:37

Moi aussi je veux bien l'adresse du cuisinier surtout que je suis un as des fourneaux, j'aurai plein de choses à lui apprendre et inversement.Sinon la cuisine française a perdu un cuisinier poète.Et tu aurais pu ouvrir un restaurant littéraire où les nourritures de l'esprit auraient complétées celles du corps.


Et  pour ton autobiographie continue, c'est beaucoup moins chiant que Flaubert et Balzac.

commentaire n° : 3 posté par : Christophe (site web) le: 08/02/2007 17:16:32
Merci, Christophe ! Mais songe qu’on a peut-être aussi évité de nombreuses intoxications alimentaires !!
réponse de : AntinoÌs (site web) le: 08/02/2007 17:28:25

Mon chapitre préféré, pour le moment. L'action s'installe doucement. On entre vraiment dans la psychologie du personnage et on compatit carrément. En fait, c'est mieux quand c'est moins (pas) cru, l'histoire est plus émouvante et captivante. Dommage que certains n'aient retenu que la photo...

commentaire n° : 4 posté par : Clifford le: 12/02/2007 16:13:08
Merci Clifford ! En fait, je ne cherche pas à faire du « cru » ou à ne pas en faire. Lorsque mon histoire est marquée par le sexe, j’en parle sans auto-censure. Mais lorsque ce n’est pas le cas, je n’en invente pas ! Il est vrai toutefois que c’est le chapitre qui a récolté le moins de commentaire... Le sexe fait vendre, que veux-tu ! ;-)
réponse de : AntinoÌs (site web) le: 12/02/2007 18:42:03
pour etre moi meme en école hotelière, je dois avouer que le niveau en français est bien bas. En meme temps, on ne demande pas aux serveurs et aux cuisiniers de lire de la grande littérature. Juste de savoir lire et écrire. (Mais apres on peut rentrer dans le débat sur la mission de l'école, et du bagage culturel commun, mais on s'en sortirait plus !)
commentaire n° : 5 posté par : moi et autrui (site web) le: 13/02/2007 11:08:56

J’espère que tu n’as pas pris ma vision des choses pour du mépris de ma part : c’était la façon de voir d’un ado de 16 ans, qui plus est un ado qui aimait la langue française et qui se rendait compte qu’il venait de faire un mauvais choix...

Je crois savoir que le niveau de français n’est pas si bas que ça pour élève qui suivra les cours sérieusement : mon frère a réussi, à partir d’un BEP-CAP hôtellerie, à reprendre des études où le français jouait un rôle important (et on ne peut pas dire qu’avant d’aller en hôtellerie mon frangin était une lumière en français !).

Sinon, pour travailler à Buffalo Grill, je suis d'accord pour dire qu'il n'y a pas besoin d'avoir lu tout Zola. En revanche, de grands cuisiniers s'inspirent parfois de la littérature pour élaborer leurs recettes. Et à l'inverse, de grands écrivains ont consacré une grande part de leur art à la cuisine (Alexandre Dumas, Rabelais...).

Je crois être un bon vivant, et pour moi la cuisine est au même rang que d'autres arts et plaisirs : littérature, arts graphiques, sexe, etc.

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 13/02/2007 19:52:59
Quel courage, oser claquer la porte des le premier jour...et quel tournant crucial dans ta vie.
J'attend la suite avec impatience !
commentaire n° : 6 posté par : Mina le: 17/02/2007 11:18:00

Il y a un truc qui me scotche : quelle mémoire ! Mes souvenirs de cette époque sont assez flous…même en ce qui concerne mes premiers émois.


En tout cas j’adore la manière dont tu écris, je t’encourage vraiment à continuer (et c’est aussi un peu égoiste, car je veux connaitre la suite).

commentaire n° : 7 posté par : Mina le: 17/02/2007 11:23:25

Je ne sais plus qui a dit quelque chose comme « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » J’aime bien cette phrase, je la comprends parfaitement : je suis extrêmement sensible, fragile et, paradoxalement, les épreuves me révèlent un certain courage dont je ne me croyais pas capable...

N’admire pas trop ma mémoire, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une œuvre littéraire (aussi modeste soit-elle) et que je pratique tout un travail de reconstruction : je comble les vides avec ce qui me semble avoir été, mais... (Mme Deis ne nous avait-elle pas parlé de quelque chose comme ça ?...)

Ton égoïsme me fait plaisir. J’aime écrire pour les autres : je suis davantage un faiseur de divertissements qu’un écrivain... et je le revendique !

réponse de : AntinoÌs (site web) le: 20/02/2007 21:09:21
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