Je suis né en 1975. Mon principal trait de caractère :
l'hypersensibilité. Qualité que j'apprécie chez autrui : l'honnêteté. Occupation préférée : la lecture. Rêve de bonheur : passer ma vie
auprès d'Hadrien. Couleur que je préfère : lavande. Animal préféré : le chat. Ce que je déteste par-dessus tout : le
bruit. Don que je voudrais avoir : celui de me rendre invisible.
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Il y a actuellement 1 curieux errant dans mon Sanctuaire. Faut vraiment n'avoir que ça à faire !
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Quoi qu'il en soit, soyez les bienvenus, je vous souhaite un doux moment en ma compagnie.
Antinoüs
Si vous aimez ce Sanctuaire, visitez aussi Le Temple d'Hadrien, mon empereur bien-aimé.
« Vous avez lu Jane Eyre de Charlotte Brontë, intégralement ? » insiste le littéraire du jury, avec un sourire dubitatif. Puis, il essaie de me coincer, en me posant des questions de plus en plus précises. Il n'en revient pas, il ne doit pas avoir l'habitude de rencontrer des élèves de 3è qui lisent des pavés de la littérature anglaise sans y avoir été contraints. Ne lui en déplaise, ce livre est et restera l'un de mes romans préférés.
- Vous cuisinez ? m'interroge un autre membre.
- Oui, régulièrement, j'aime ça, mens-je effrontément.
- Vous savez faire quoi ?
Je lui déballe un menu qui ferait saliver un ascète. A nouveau ce sourire « Ne me prends pas pour un imbécile, petit con. » Il me cuisine à son tour, me demandant de lui détailler la préparation d'un plat que j'ai cité. Cela ne me pose aucun problème : avant de venir à cet entretien, j'ai appris par coeur plusieurs recettes et termes techniques. Dans de nombreux domaines, la théorie m'a souvent permis de compenser mon manque de pratique. Je peux disposer, ils me félicitent (je ne comprends pas vraiment de quoi) et me disent qu'ils auront plaisir à me retrouver l'an prochain, si je ne change pas d'avis.
Plutôt facile, cette entrevue pour intégrer la section hôtellerie du lycée professionnel. Plutôt sympa, les profs. Pourquoi irais-je m'embêter en seconde générale, alors qu'ici j'apprendrai immédiatement un métier et me rapprocherai bien plus vite du moment où je gagnerai ma vie et pourrai fuir ma mère ? Prof de français ? Quelle bonne blague ! Je ne l'avais jamais envisagé sérieusement, allons ! La grammaire, les bouquins... Merci bien ! Tandis que la cuisine a toujours été mon truc, évidemment. Je n'ai jamais fait cuire des pâtes, mais je sais que ça me plaît. Bon, et puis, admettons que je ne sois pas passionné par la cuisine. C'est un métier comme un autre, et j'apprendrai à l'aimer. De plus, en hôtellerie, je serai avec Damien.
Nous étions en slips, pour prendre mutuellement nos mensurations avec un mètre de couturier, dans le seul but de crâner, quand Damien lança cette idée, sur un ton cajolant : « Ce serait trop cool, si tu venais avec moi pour faire hôtellerie. Ensuite, nous pourrions ouvrir ensemble notre restaurant ! » A mes yeux, c'était ni plus ni moins une demande en mariage. Notre restaurant constituait la garantie de ne pas être séparés de sitôt. Moi en slip, les mains de Damien enserrant ma taille avec le mètre, comment aurais-je trouver la force de rejeter cette idée ? Le soir-même, j'annonçai à mes parents ma décision de renoncer au lycée général pour accomplir mon rêve : devenir un grand cuisinier. Mon père accueillit la nouvelle avec satisfaction. Il avait commencé à travailler à l'âge de 14 ans, à la mort de son père, et il comprenait mal que je puisse vouloir perdre du temps à « user mes fonds de culotte sur les bancs de l'école », pour obtenir un bac qui ne me donnerait pas un métier.
J'étais content de faire plaisir à mon père. C'était peut-être l'une des dernières fois que j'en avais l'occasion. Il avait de nouveau un cancer. Cette fois, on allait lui enlever les trois quarts d'un poumon. L'hôpital où il se trouvait était bien plus affreux que le précédent. C'était un officieux mouroir spécialisé dans les maladies liées au tabagisme et aux autres intoxications par inhalation. L'odeur y était insupportable, ça sentait les abats périmés. Les râles de souffrance évoquaient des gouffres glaireux. Devant le hall, les indécrottables qui tiraient sur leur clope par leur fausse bouche béante creusée par trachéotomie, me faisaient faire des cauchemars chaque nuit. Plutôt que de faire des annonces édulcorées du type « fumer tue », on devrait diffuser à heure de grande écoute, des films tournés dans ces coulisses de la cigarette. Quoiqu'il y manquerait l'odeur s'imprégnant sur les vêtements du visiteur. Non, fumer ne tue pas. Fumer torture, avilit, fait souffrir les familles des inconscients drogués par les substances chimiques que les grands fabricants de cigarettes ajoutent au tabac.
C'est à cette époque que j'avalai mes premiers anxiolytiques. Il y en avait en quantité suffisante dans la pharmacie pour que ma mère ne s'aperçût pas des quelques quarts que je subtilisais de temps à autre. Comment m'était venue cette idée ? Comment avais-je compris que ça ferait baisser la pression que je ressentais ? Je ne m'en souviens plus, mais je ne connaissais pas d'autre moyen pour tenter d'oublier l'attirance que je ressentais pour Damien, l'influence que ma mère continuait d'exercer sur moi et l'hôpital infernal dans lequel on allait scier les côtes de mon père.
Tout devient très flou dans mon esprit. Effet du Lexomil. La mallette d'ustensiles de cuisine coûte cher, ainsi que le costume de serveur et la panoplie du cuisinier. C'est l'argent des vacances qui sert à l'achat. De toute manière mon père est opéré en juillet. L'opération se passe bien. Comme après celle du rein, bonne nouvelle : pas de métastase. Mais les médecins expliquent à ma mère que les chances de mon père sont faibles, car l'association des cancers rein-poumon est bien connue et n'offre pas d'espérance de vie de plus de trois ans au-delà de la seconde opération. Mon père arrête de fumer, il ignore que son cas est désespéré, ma mère m'ayant une fois de plus fait jurer le secret. C'est sans doute ce brutal passage de trois paquet et demi de gauloises à rien du tout qui fera de mon père un cas médical, lui faisant dépasser largement le stade des trois ans de survie annoncés.
C'est la rentrée. Première matinée : deux heures de français. Damien et moi étions évidemment assis côte à côte. Je l'oubliai bien vite, atterré par la simplicité des exercices que nous faisait faire le prof. Il fallait souligner des sujets dans des phrases ! Je ne participais pas aux corrections, j'attendais que l'on passât aux choses sérieuses. Qui ne vinrent pas. Le professeur m'asséna enfin le coup de grâce :
- On ne vous entend pas. Ce n'est pas grave si vous vous trompez, me dit-il compatissant. Essayez de me donner la nature de ce mot, là, me désignant un bête adverbe en -ment.
- C'est un adverbe, déclarai-je complaisamment. Et sa fonction est complément circonstanciel de manière.
- Mais, bravo ! c'est formidable ! s'exclama-t-il sincèrement.
- C'est juste un adverbe, hasardai-je modestement...
- Je dois en déduire que c'est par paresse que vous ne participez pas ? Vous commencez bien l'année !
Je ne répondis pas et baissai la tête pour cacher mon visage empourpré de confusion.
A la récréation, nous formions déjà un groupe... dont je me sentis l'intrus. Damien fit remarquer que le cours de français était dur, qu'il aurait du mal à suivre. Les autres acquiescèrent. Ce n'est que bien plus tard que je compris pourquoi, à ce moment-là, mon ami me parut beaucoup moins beau qu'à l'ordinaire. Vanessa, une jolie blonde de notre classe, qui m'inspira d'instinct une certaine animosité, s'empressa de séduire ouvertement Damien qui ne tarda pas à jouer le joli coeur avec elle. « Je te trouve trop marrante ! lui déclara-t-il. Tu sais, j'aimerais bien ouvrir un restaurant avec toi. Je ferais la cuisine et toi le service. »
Mon estomac se retourna, les larmes me montèrent instantanément aux yeux. Je m'enfuis d'un pas précipité vers la sortie du lycée. Damien me poursuivit : « Attends ! Tu fais quoi ? T'as pas l'intention de sortir ? T'as pas le droit, on est demi-pensionnaire. »
- Vous allez où ? me demanda le gardien en retenant Damien, après m'avoir laissé passer involontairement.
- Je me tire de cet établissement à crétins ! répondis-je sans me retourner.
Je me mis à courir. Je ne pris pas le bus, j'entrepris trois quarts d'heure de course puis de marche pour rentrer chez mes parents. Je ralentis mon pas, épuisé par mes pleurs. Un rayon de soleil se fraya un chemin entre les nuages. Je fus ébloui. Je crus en une manifestation divine, et je me sentis moins seul, soutenu. Incroyablement, je passai du plus parfait désespoir à une joie sans borne, la vie était belle, j'étais libéré d'un poids, je pris de fermes décisions. Je ne reverrais plus Damien, le seul garçon qui, selon moi, était susceptible de m'attirer physiquement. Je n'étais pas pédé, et ce que j'avais ressenti pour lui, personne ne le saurait jamais. Je m'inscrirais au lycée général, j'étais d'avance certain que cela ne poserait pas problème compte tenu de mes résultats scolaires, et je ferais des études pour devenir prof de français. J'essayerais d'être un bon fils, obéissant, pour que ma mère se montre moins rigoureuse avec moi. Je nageais dans l'optimisme le plus sirupeux.
C'était sans compter sur le Lexomil. Déconnecté de la réalité, j'ignore ce qu'il se passa cette année-là. En juin, on me refusa la première B (économie et sociologie), je découvris que je n'avais pas assez bossé pour l'obtenir. On me proposa la première G (gestion et comptabilité). On toléra mon redoublement, afin que j'obtinsse la B, qui deviendrait E.S. entre temps. Il ne pouvait en être autrement : à travers le brouillard dans lequel je vivais, Keynes et Malthus étaient devenus mes héros.
Je ralentis considérablement ma consommation de Lexomil, devinant plus ou moins inconsciemment que cela me permettrait de réintégrer la réalité. A mon « retour », je réalisais qu'aucun adulte enseignant ne semblait s'être soucié de mon retrait du monde des vivants : mes résultats avaient été médiocres parce que je ne travaillais pas suffisamment. Point. Personne ne s'était aperçu de mon absence, mais j'avais bien l'intention de remonter mes manches pour affirmer ma présence et prendre ma vie en main.
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