Il y a actuellement 1 curieux errant dans mon Sanctuaire.
« J’ai un fils de ton âge, gamin, me dit-il avec un grand sourire clair qui fendait sa peau sombre. Tu sais que je ne serais pas content de le savoir à ta place. Que diable viens-tu faire dans cette galère ? »
Mathieu. Mathieu.
« C’est pas vrai ? Tu l’as fait ! m’exclamai-je avec un enthousiasme feint. » Le fait que Marie soit sa petite amie ne m’avait, jusqu’alors, pas gêné. Après tout, Mathieu et moi goûtions parfois une intimité telle que je n’avais rien à envier à sa relation avec elle. Mais, ce qu’il m’annonçait là me retourna l’estomac. D’autant plus que je demeurais incapable de m’avouer l’origine de mon bouleversement. Un besoin de rationaliser me permit de trouver une réponse qui n’était pas la bonne : aîné de Mathieu, de presque deux ans, j’étais toujours vierge, alors que lui me décrivait les détails de sa première expérience. Explication satisfaisante. Je n’en désirais pas d’autre.
A quelques temps de là, tandis que notre classe somnolait devant Paris-Texas en V.O. sous-titrée, pendant un cours d’anglais, Mathieu, angoissé, me confia à l’oreille : « J’ai des petits boutons sur le gland. Je ne sais pas comment, je crois que Marie m’a refilé une M.S.T. » Il posait sur moi un regard si empreint de détresse, ce regard de Caliméro auquel personne ne savait résister, que je ne pouvais que fondre et incarner avec plaisir et compassion mon rôle de « grand frère protecteur ». Je lui expliquai qu’il pouvait consulter gratuitement un médecin, dans un dispensaire, qu’ainsi il n’aurait pas à raconter à ses parents qu’il avait eu des rapports sexuels avec Marie. « Mon père me tuerait ! »
S’en remettant complètement à moi, incapable de gérer seul son problème, il demanda à la prof d’anglais, en tant que d"élégué, s'il pouvait m’accompagner à l’infirmerie, car je souffrais de l’estomac. Ce n’était qu’un demi-mensonge, puisqu’à l’époque je souffrais d’une gastrite. Il fallait faire vite. A l’insu du gardien, nous sortîmes du lycée et pénétrâmes dans la cabine téléphonique qui se situait juste devant. Le 12 me fournit les coordonnées du dispensaire le plus proche dans notre département. Je pris rendez-vous pour lui, puis nous filâmes rapidement à l’infirmerie dans laquelle Mathieu me fit entrer, alors que je me tenais l’estomac des deux mains. Un sachet de pansement gastrique plus tard, nous étions de retour devant ce film dont nous n’avions pas l’impression d’avoir manqué la moindre scène, tant sa lenteur et son absence d’action lui donnait une allure aussi figée qu’une peinture. Nous continuâmes à dialoguer, mais cette fois, sur une feuille de classeur, afin de nous faire plus discret.
– J’ai si peur... J’ai peut-être le SIDA ?
– Ne dis pas n’importe quoi. Ca ne se manifeste pas comme ça. Si ça se trouve, c’est même pas une M.S.T. De toute façon, mercredi, nous serons fixés.
– Promets-moi quelque chose.
– Tout ce que tu veux.
– D’être mon ami... éternellement... quoi qu’il arrive.
– Je te le promets, mais arrête, la prof de français dirait que tu fais dans le pathos, là.
– T’es con.
– Je peux attendre la même promesse de ta part ?
– Puisque c’est moi qui te le demande...
– Tu ne promets pas, tu réponds à côté.
– T’es con. L’important, c’est que personne ne le sache, que tout ça reste dans notre cœur.
– Je peux conserver cette feuille ?
– Pour le jour où tu écriras ton autobiographie, comme Jean-Jacques Rousseau ?
– Là, c’est toi qui es con !
Est-il nécessaire de préciser que ce débordement d’affection à mon égard me transporta d’allégresse ? Je ne cessais d’étouffer cette petit voix dans ma tête qui me faisait remarquer que Mathieu n’était jamais aussi gentil avec moi que lorsqu’il avait besoin d’aide. Je ne voulais que profiter de l’instant présent. Or, jusqu’au jour de la consultation, à laquelle il tenait absolument que je l’accompagne, Mathieu déborda de tendresse pour ma personne, et mes pieds ne touchaient plus terre.
Le jour venu, mon ami sembla se décomposer d’angoisse : « J’ai trop honte de devoir montrer ma bite à quelqu’un que je ne connais pas ! J’aurais dû te la montrer, à toi, si ça se trouve tu m’aurais dit que ce n’était rien. » Je lui fit remarquer que n’ayant pas « encore » mes diplômes de médecine, nous avions pris la bonne décision.
– N’empêche, quand mon gland sera redevenu normal, je te montrerai ma queue, tu me diras comment tu la trouves. Et toi, tu voudras bien me montrer la tienne ?
– Bah, pour quoi faire ?
– Ben, nous sommes les meilleurs amis du monde, nous pouvons faire ce genre de truc. Je te la mesurerai, par exemple.
Cette discussion me mit dans un état dont je ne réussis plus à me défaire et, dans la salle d’attente, mon sang frappait encore mes tempes tandis que mon jean me comprimait douloureusement. Mathieu me demanda de venir avec lui dans le cabinet, pendant la consultation : « Me laisse pas... » Un docteur en blouse blanche vint nous chercher. C’était une femme. Curieusement, à aucun moment, nous n’avions songé que le gynécologue du dispensaire pouvait être une gynécologue. Mathieu pâlit visiblement. Il dut lui expliquer ce qui l’amenait, je demeurai en retrait, debout, scrutait les murs, le plafond, l’air de rien. Le médecin lui demanda de lui montrer ce dont il parlait.
Mathieu baissa son pantalon et, du coin de l’œil, j’aperçus des fesses dont le rose, la rondeur parfaite et la fermeté évidente dépassaient de loin tout ce que j’avais pu imaginer dans mes fantasmes les plus débridés. Egoïstement, je me sentais aussi éperdument excité que Mathieu était mortellement gêné tandis que la gynécologue s’attardait sur son membre. Les petits boutons s’avérèrent être des mycoses. Le médecin donna à Mathieu une pommade à appliquer pendant quinze jours et lui recommanda d’expliquer à sa petite amie qu’elle devait se montrer davantage scrupuleuse quant à son hygiène intime. Si je n’avais pas déjà eu des penchants homosexuels, il est fort probable que l’idée du vagin de Marie tapissé de champignons m’aurait détourné des filles instantanément. Mathieu parut un peu dégoûté aussi, mais il ne se détourna pas de Marie. Pas tout de suite, du moins.
« Mathieu ? C’est qui Mathieu ? Un copain à toi ? Tu es né quand, gamin, tu as quel âge ? Du fais du sport ? De la musique ? Mon fils joue de la guitare. Et toi ? »
Mathieu jouait de la flûte traversière. Il me flattait d’exhibitions privées. Et quand je dis « exhibitions », c’est à double sens ! En février, le chauffage poussé à fond dans sa chambre, il profita de l’absence de ses parents et de sa petite sœur pour ôter sa chemise et me jouer, torse nu, les trois mouvements du concerto n°1 de Quantz. Des gouttes de sueurs perlaient sur son torse imberbe et cuivré, glissaient jusqu’à son nombril souligné d’un duvet blond. Les notes s’enchaînaient délicieusement. C’était une symphonie tant pour les yeux que pour les oreilles. Impossible, aujourd’hui encore, d’entendre le son d’une flûte traversière sans l’associer à des images voluptueuses de beaux corps dévêtus.
« Tu aimes le cinéma ? Tu regardes quoi comme films, gamin ? Tu vas dans les musées ? Mon fils est passionné par l’Egypte. »
En mars 1994, Mathieu et moi nous associâmes pour réaliser, sur une proposition du professeur d’histoire, un dossier concernant l’agrandissement du Louvre, alors en cours. En réalité, c’était une idée de nous deux ; la prof, Mme Roucad, avait demandé aux différents groupes d’élèves d'étudier un aspect de l’Île de France. Minaudant face à un dame cinquantenaire et rougissante, Mathieu lui expliqua que nous avions terriblement envie de mieux connaître le Louvre, que la Région participait au financement des travaux, et que nous complèterions ainsi nos connaissances en histoire. Comme tous les autres profs, hommes ou femmes, Mme Roucad ne put dire non à Mathieu.
Ainsi, nous passâmes beaucoup de temps dans les bibliothèques et, bien sûr, au Musée du Louvre. Nous fûmes émerveillés par les massives portes de pierre sculptée mésopotamiennes et par les luxueux appartements d’or et de velours vert de Napoléon III. Mathieu réitéra sans se lasser et sans me lasser, des remarques déplacées concernant la taille des appareils génitaux des statues, des chevaux de Marly tout autant que des dieux greco-romains. « Je suis sûr que, sans problème, tu en as une plus grande qu’Héraclès. Quand est-ce que tu vas te décider à me la montrer ? »
Il prit aussi l’habitude d’écrire sur mon dos pour prendre des notes. Il me demandait toujours de me pencher un peu plus, afin de pouvoir écrire davantage à l’horizontal. En mon esprit, notre position se traduisait par une simulation de coït anal, ce que Mathieu avait induit en me répétant qu’il en profiterait s’il n’y avait pas tant de monde. Et, avec la pression de sa main et les vibrations de sa plume sur ma colonne vertébrale, je jouissais d’instants voluptueux qui rendaient les œuvres d’art qui nous entouraient bien plus belles et bien plus précieuses encore.
L’été me parut long et fade sans Mathieu. Seules mes notes du bac français, 16 à l’écrit, 18 à l’oral, vinrent l’égayer un peu. Lui et moi échangeâmes quelques lettres puis, fin août, pour nos retrouvailles, Mathieu m’invita au restaurant chinois qui venait d’ouvrir dans notre ville. C’était la première fois qu’il m’offrait quelque chose. Je pris ce geste comme une façon de me dédommager de l’argent que je lui avait prêté pour offrir des cadeaux à Marie, argent dont je ne revis jamais la couleur.
Ma surprise fut aussi agréable qu’immense lorsque je rencontrai devant le restaurant un Mathieu à la musculature développée, faisant une demi-tête de plus que moi - fini le « p’tit doigt » - et bronzé comme un surfer californien. Je n'en revenais pas, je n'eusse pas cru que sa beauté pût encore s'accroître. Nous étions si heureux de nous revoir que nous évoquâmes ardemment la possibilité de nous retrouver dans la même classe de terminale. Nous fûmes exaucés, pour ma plus grande joie, mais aussi, j'en étais inconscient, pour mon plus grand malheur. Cette année-là, ma passion pour Mathieu allait prendre des proportions démesurées.
« Tu es en quelle classe ? Mon fils va passer son bac le mois prochain. Et toi, gamin ? »
Faune endormi, par Bouchardon (France, vers 1726-1730)
© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.
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