Une explosion de rires retentit. Comme d’habitude.
Trois centimètres de neige, au moins, recouvraient le boulevard, si bien que les rares voitures qui le
parcouraient ce jour-là roulaient avec une prodigieuse lenteur, à tel point qu’il aurait fallu s’arrêter de marcher pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une illusion d’optique et que les
véhicules avançaient bel et bien. Les passants, considérablement moins nombreux qu’à l’ordinaire, emmitouflés dans d’épais manteaux, marchaient, d’un pas incertain, baissant la tête et fronçant
les yeux pour éviter d’être aveuglés par les flocons, un petit nuage limpide et fugitif au coin des lèvres, comme une bulle de bande-dessinée.
La blonde et jolie Cathy n’évita pas la plaque de verglas dissimulée sous la neige et, en un instant, se
retrouva ridiculement assise sur le trottoir blanc et poudreux, une jambe de collant noir et un bras de fausse fourrure fauve suspendus dans les airs, le mascara écarquillé de stupeur, un O
carmin dessiné sur les lèvres.
Elle ne fut pas surprise lorsqu’ éclatèrent ces rires multiples et lointains qui, elle le savait,
n’appartenaient pas aux passants, inquiets, s’affairant autour d’elle.
Depuis maintenant six mois environ, ce phénomène se répétait sans cesse : chaque fois que Cathy avait
le malheur de dire ou de faire quelque chose d’amusant ou de grotesque, des rires effroyables, qu’elle était seule à entendre, retentissaient, tantôt riant avec elle, tantôt riant d’elle. A qui
appartenaient ces rires fantômes aux échos caverneux surgissant, semblait-il, d’outre-tombe ?
Elle avait confié son problème à Margaret, l’agent artistique de Monsieur Travis, qui était une femme
lettrée.
Celle-ci lui apprit que Rabelais, dans le Quart Livre, racontait une aventure similaire. Tandis
que Pantagruel et ses compagnons sont en haute mer, l’air résonne soudain de voix, de cris, de heurts guerriers. Le capitaine du navire explique que l’hiver précédent, lors d’une bataille navale,
il a fait si froid que tous les sons ont gelés et que, maintenant, les rigueurs hivernales passées, ils fondent et peuvent être entendus. Margaret conclut qu’il suffisait d’attendre l’hiver pour
que les rires gèlent de nouveau et redeviennent inaudibles.
Cathy ignorait qui était râblé et se demanda : « Pourquoi un car livre, alors qu’en général c’est
une fourgonnette qui se charge des livraisons ? Et c’est quoi le rapport avec mon problème ? » Toutefois, elle remercia avec sincèrement Margaret qui, jalouse depuis que Cathy
s’était installée chez Brian Travis, s’était évidemment moqué d’elle en lui donnant ce conseil.
Cathy avait patiemment attendu le début de l’hiver et la chute des températures mais, les rires ne cessant
pas, elle décida de rencontrer un psychiatre. Elle se rendait à sa première consultation quand elle se retrouva dans la neige, les quatre fers en l’air.
Sur la porte, une plaque de cuivre gravée annonçait :
DOCTEUR SIGFRIED DUFER
PSYCHIATRE – PSYCHOTHÈRAPEUTE
PSYCHANALYSTE – PÈDOPSYCHIATRE
ZOOPSYCHIATRE – NECROPSYCHIATRE
PSCHOTIQUE PSYCHONEVROSÈ
PSYCHOPATHE PSYCHÈDÈLIQUE
Cathy, fronçant ses sourcils soigneusement dessinés, s’étonna à haute voix : « Mais, comment
fait-il pour faire tenir tout ça sur sa carte de visite ? », ce qui eut pour effet de déclencher une nouvelle déferlante de rires.
Ce fut un homme chenu, à la barbe méticuleusement taillée, qui la reçut fort civilement dans son
cabinet. Chacun prit place autour du bureau, Cathy hésitant à s’asseoir.
- Je vous en prie, installez-vous et dites-moi ce qui vous amène, je suis à votre écoute, dit le docteur
Dufer en se calant confortablement dans son fauteuil, les genoux sous le menton, et enfournant son pouce dans sa bouche.
- Qu’est-ce que vous faîtes, là ? demanda Cathy d’un ton dubitatif, haussant un sourcil d’un air
incrédule.
- N’y prêtez pas attention. Je me suis disputé avec ma mère avant-hier, et depuis j’ai régressé jusqu’au
stade oral. Mais parlons un peu de vous. Que vous arrive-t-il ?
- Eh bien, voilà, docteur, commença Cathy d’une voix exagérément plaintive, depuis des mois j’entends des
rires. Il y a sans arrêt, autour de mois, des gens qui rient à s’en décrocher la mâchoire, mais je ne les vois pas.
- Mmmmh ! Parlez-moi de vos situations familiale et professionnelle.
- Je suis célibataire. Mais je ne vis pas seule. Est-ce que vous connaissez Brian
Travis ?
- L’acteur ?
- Oui ! Eh bien, j’habite chez lui. Il y a quatre ans, il m’a embauchée pour être la nanny de ses sept
enfants. C’était une aubaine pour moi : je n’ai pas fait d’études, et jamais je n’aurais cru qu’un jour j’habiterais dans un quartier résidentiel ! En plus, les enfants sont adorables,
je les aime comme si c’était les miens. Vous savez, leur mère est morte quand l’aîné avait douze ans, et je crois qu’ils me considèrent comme leur seconde maman – ceci dit, notez bien que je
serais trop jeune pour avoir des gosses de leur âge, ajouta Cathy sur le ton de la confidence, d’un air entendu.
- Est-ce que vous êtes amoureuse de Mr. Travis ? interrogea le médecin, de butte en
blanc.
- Quoi ! Amoureuse de mon patron ! s’indigna Cathy. Peut-être un peu, oui, finit-elle d’un ton
plus doux, après un court moment de réflexion. Je ressens comme un manque quand il n’est pas là. Il va bientôt partir en tournée pour jouer Hamlet : ça me rend aussi triste que les
enfants…
- Que voulez-vous, on ne fait pas Hamlet sans casser des œufs !
- Hein ?
- Non, rien. Ecoutez, ce qui vous arrive est très clair.
- Vous savez pourquoi j’entends ces rires ? s’exclama Cathy, pleine d’espoir.
- Bien sûr. C’est une pathologie assez récente dans l’histoire de la psychiatrie : vous souffrez de
sitcomite aiguë. Je m’explique : votre vie est digne d’un scénario de sitcom, à un tel point que vous êtes persuadée d’entendre les rires du public.
- Et que dois-je faire pour que ça cesse ? Est-ce qu’il y a un espoir, docteur ?
- Ma foi, c’est assez simple : vous devez avouer vos sentiments à votre patron. C’est toujours comme
ça que se termine une sitcom. Ainsi, les rires cesseront.
- C’est peut-être simple pour vous, répondit pensivement Cathy. Si vous croyez que c’est
facile.
Quand Cathy revint d’accompagner les enfants à l’école, elle trouva Brian Travis seul, installé dans
le canapé du salon. Tant mieux ! Elle était bien décidée à lui ouvrir son cœur !
- Je vous attendais, Cathy, dit Mr. Travis d’un air décidé.
- Vous m’attendiez ? s’inquiéta Cathy. Oh, écoutez, je suis vraiment navrée pour ce vase, je sais que
vous y teniez beaucoup, mais je vous en achèterai un autre dès que j’irai dans une brocante.
- Vous ne faites pas allusion à mon Ming, j’espère ? Mais oui, au fait, où est-il ?
- Oups ! lâcha Cathy, comprenant sa gaffe.
Une cascade de rires ininterrompus se répandit autour de la jeune femme.
Sans aucune transition, Brian Travis saisit délicatement les mains de Cathy, et lui parla d’une voix
douce :
- Avant mon départ en tournée, je voudrais mettre certaines choses au point avec vous. J’ai récemment pris
conscience que j’éprouvais des sentiments tendres pour vous, et je crois avoir deviné qu’ils sont réciproques, n’est-ce pas ?
- Est-il possible que cela m’arrive à moi ? s’étonna Cathy. Une fois dans ma triste, ma pauvre
enfance, j’ai fait sans doute une bonne action, puisqu’ aujourd’hui vous êtes là, près de moi, vous mon premier bonheur.
- Y a t-il quelqu’un à qui je devrais aller demander la permission de vous épouser ? s’enquit
Brian.
- Pourquoi ne pas le demander aux enfants ? répondit Cathy, avant de lui donner un long
baiser.
Pour la première fois, les rires cédèrent la place à des sifflements complices et des
applaudissements de félicitations.
Tous étaient réunis pour la dernière : réalisateurs, scénaristes, cameramen, maquilleuses, coiffeuses
et comédiens. Un long buffet recouvert de mets appétissants traversait de part en part le décor. L’ambiance était à la fête, mais aussi à la mélancolie.
- Et voilà, Judith, dit Brian Travis à Cathy, une coupe de champagne à la main, cette fois, c’est bel et
bien fini. Le dernier épisode d’Une Nounou nommée Cathy sera diffusé dans deux mois.
- Je m’étais habituée à bosser avec toi, John, et avec les mômes, répondit Cathy. Quatre ans de tournage
ensemble, ça représente quelque chose ! Je crois que j’ai un peu le cafard.
- Tu sais, peut-être serons-nous réunis dans un an : il est possible que ce ne soient que des bruits
de couloir, mais j’ai entendu parler d’un téléfilm spécial qui relaterait le voyage de noces de Cathy et Brian. Ca te tenterait de le tourner ?
- Pourquoi pas ? Si je n’ai pas signé entre temps avec Coppola ou James Cameron… ajouta la jeune femme
ironiquement en clignant de l’oeil.
Son sang se pétrifia alors dans ses veines tandis qu’un public fantôme vomissait de bon cœur un
torrent épais et tonitruant de rires.
© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation
explicite. Merci.
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