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Je suis né en 1975. Mon principal trait de caractère : l'hypersensibilité. Qualité que j'apprécie chez autrui : l'honnêteté. Mon occupation préférée : la lecture. Mon rêve de bonheur : passer ma vie auprès d'Hadrien. Couleur que je préfère : lavande. Mon animal préféré : le chat. Ce que je déteste par-dessus tout : le bruit. Don que je voudrais avoir : celui de me rendre invisible.
***
Il y a actuellement  2  curieux errant dans mon Sanctuaire. Faut vraiment n'avoir que ça à faire !
***
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite un agréable moment en ma compagnie.
Antinoüs

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sans oublier Le Temple d'Hadrien, mon empereur bien-aimé.templehadrien.JPG

Mardi 24 juillet 2007

Les semaines qui suivirent ne laisseraient dans mon souvenir qu'un épais brouillard difficilement pénétrable. Les anxiolytiques avaient embrumé mon cerveau, et ma capacité mémorielle équivalait à celle d'un poisson rouge qui oublie tout en l'espace d'un tour de bocal. De même que celui-ci ne peut jamais s'ennuyer, redécouvrant en permanence le salon dans lequel trône son aquarium, de même je m'émerveillais à chaque instant d'être là où j'étais, me demandant comment je pouvais y être parvenu, alors que je n'en gardais pas le moindre souvenir. 

Tiens ! Je suis dans ma chambre avec Mathieu. Depuis quand est-il là ? Qu'est-ce que je faisais une seconde auparavant pour ne pas m'être aperçu de sa présence ? C'est comme si je venais au monde à l'instant même, sensation étrange... 

– C'est nul ce que tu as fait ! me répétait-il. 

– Tu as eu peur ? demandais-je. 

– Pas vraiment. Je savais que tu n'étais plus en danger quand Sandrine m'a tout raconté. Et Samira, elle le sait ? 

– Non ! Elle me le reprocherait et voudrait savoir pourquoi. Toi, tu ne veux pas savoir ? 

– Bof, ce qui est fait est fait. Ca m'a gonflé, surtout, parce que ça m'a perturbé au point que je n'ai même pas pu baiser Marie, hier ! 

– C'est tout ce qui te préoccupe. 

– Non, c'est pour te dire que ça m'a perturbé, insista-t-il en forçant sur le froncement de sourcil mélodramatique. Mais, bon, de toute façon je la vois ce soir, ça va y aller, je vais me les vider ! 

Même si je n'en avais pas conscience alors, c'est à ce moment précis que je cessai de me sentir attaché à lui, lorsque je réalisais que ma mort ne lui causerait comme seul soucis qu'un déclin momentané de sa libido. Je me retrouvais incapable d'aimer une seconde de plus un être aussi égocentrique. 

Mais pourquoi pensais-je à lui alors que j'étais attablé chez Sandrine, des bouquins d'histoire-géo ouverts devant nous ? 

– C'est génial ! s'exclama-t-elle. Tu connais toutes les villes de Chine et du Japon ! 

– Ah ? 

– Vas-y, récite-les encore une fois. 

– Euh... je ne les connais pas. Enfin, je ne les connais plus. 

– C'est tout à fait normal, les choses vont se remettre en place petit à petit, me dit le Docteur Arnaud sur le ton du réconfort. 

Nous étions dans le bureau de mon psychiatre. Bizarre, j'aurais juré qu'une seconde avant, je révisais pour le bac avec Sandrine. 

– En attendant, lui répondis-je, car je semblais savoir de quoi nous parlions, le bac approche et je ne retiens rien. 

– Vous vous inquiétez trop pour cet examen. Au point d'avoir avalé tous ces cachets ? N'y a-t-il pas une autre raison ? 

– Je vous l'ai dit, ça me stresse que mes parents se disputent tout le temps. 

– Et Mathieu ? Vous parlez souvent de lui. Vous ne pouviez pas lui parler de ce stress ? 

– Non. 

– Pourquoi ? 

– Je ne sais pas. C'est mon meilleur ami, je ne voulais pas l'embêter avec ça. 

– Les amis sont aussi là pour qu'on se confie à eux. Je suis sûr que ça ne l'aurait pas dérangé. 

– Moi, je ne me confie à personne. 

– Pourquoi ? 

Je laissai la conversation s'effondrer dans le silence jusqu'à ce qu'il se décide à me dire : « Bon, nous nous revoyons la semaine prochaine. N’oubliez pas de prendre votre antidépresseur tous les jours. » Evidemment que je le prenais ! En doutait-il ? Tout ça parce que je n’avais pas envie de répondre à toutes ses questions ? 

Au moins de juin, je fus tout à fait réveillé et apte à passer le bac. Je l’obtins de justesse, mes révisions n’ayant pu me profiter pleinement que depuis peu. 

– Eh bien, vous voyez, il était inutile de vous inquiéter autant ! triompha le docteur Arnaud. Tout va bien maintenant, hein ? 

– Oui, je crois. 

– Mais peut-être n’était-ce pas le bac qui vous préoccupait, vous ne semblez pas tellement réjoui. 

– J’ai de plus gros ennuis que le bac, dis-je sans savoir jusqu’où j’irais dans mes confidences. 

Depuis ces dernières semaines, le docteur Arnaud avait su gagner ma confiance. Il trouvait souvent les mots justes, riait à mes plaisanteries sans être dupe de ma souffrance morale, il semblait me comprendre. Il m’avait répété maintes fois, au détour de nos dialogues, qu’il était tenu au secret professionnel, qu’il ne serait pas en droit de raconter quoi que ce fût de ce qui se disait dans son bureau, qu’entre ces murs, je pouvais m’exprimer comme nulle part ailleurs. J’étais arrivé au point au je voulais lui faire réellement confiance, parce que je n’en pouvais plus. Si je continuais à me mentir, à ne pas formuler la vérité, j’allais devenir fou. Il fallait que je le lui dise, au moins à lui, pour m’entendre le dire et... et quoi ? J’ignorais ce qu’il se passerait ensuite, mais il le fallait, mon secret m’étouffait et m’infligeait une douleur morale d’un degré tel que je risquais à nouveau d’avaler le contenu d’une boîte de Lexomil pour ne plus ressentir cela. 

– Et quels sont ces « gros ennuis » ? m’interrogea-t-il patiemment, d’une voix bienveillante. 

– En fait, je n’en ai qu’un, mais ma vie en est gâchée. C’est quelque chose de très grave. 

– Ca concerne Mathieu ? lâcha-t-il d’un coup. 

– Non !... Si. Un peu. Je crois... je crois que j’aime les hommes. 

– Que voulez-vous dire exactement, me demanda-t-il d’un air complice qui signifiait qu’il avait compris et qu’il n’était pas étonné du tout. 

– Je suis... pédé, finis-je par dire en m’effondrant en larmes. 

Je pleurais comme je l’avais rarement fait, mes réserves lacrimales me paraissaient intarissables, j’étais secoué de sanglots bruyants, ma tête me semblait sur le point d’exploser. Quand je fus calmé, tandis que mon psy entamait une deuxième boîte de 150 mouchoirs en papier qu’il me tendait amicalement en échange de la première que je lui rendais vide, il me demanda avec malice : 

– Est-ce si terrible que ça ? 

– Evidemment ! m’exclamais-je, l’air indigné. Je suis homo, c’est horrible ! Je déteste les homo ! 

– Les détestez-vous vraiment ? 

– Oui, comme tout le monde. Les gens pensent que les homo sont pervers et ridicules. 

– Ce n’est pas vrai, « tout le monde » ne pense pas ça. Moi, je ne le pense pas. Et vous ? 

– Non, je ne le pense pas. Mais, moi, je suis homo. Autour de moi, soit on n’en parle pas, soit on en parle de façon péjorative. 

– Eh bien, moi, j'en parle et je ne vois pas ce qu'il y a de mal à cela, je considère l'homosexualité comme naturelle, et je ne lui vois rien de péjoratif ou de mélioratif. 

J’avais déjà remarqué depuis longtemps son alliance et le cadre avec la photo de ses enfants posé sur son bureau. On pouvait donc être un médecin honorable, père de famille et ne pas considérer les homosexuels comme des criminels ? Tous les sophismes qui avaient cimenté mon éducation au sujet de la sexualité, qu’ils soient issus des médias ou de mes parents, s’effritaient comme un crépit tombant en poussière. 

Le Docteur Arnaud m’expliqua, au fil de nos séances, que les hétéro avaient souvent des penchants homosexuels, notamment à l’adolescence, mais que leur éducation pouvait les amener à rejeter cette évidence au point de se montrer des plus virulents à l’égard des homo. Certains homosexuels eux-mêmes rejetaient leur identité sexuelle pour des raisons religieuses ou sociales, ce qui les faisait passer à côté de leur vie. Je me rendais compte que j’avais failli ainsi détruire la mienne. 

Certes, notre Société ne se montrait pas des plus accueillantes, il faudrait attendre l’arrivée de nouvelles séries télévisées américaines, vers la fin des années 90, pour découvrir enfin des gays et des lesbiennes « normaux », non caricaturés, sur le petit écran ; mais je comprenais qu’il était inutile de lutter contre sa nature, il valait mieux remonter ses manches pour se faire une place au soleil. Je faisais partie de ce monde, j’en avais le droit, que je fusse homo ou hétéro. 

Cette prise de conscience fut pour moi comme une seconde naissance. C’était l’été 1995. J’avais vingt ans et quelques semaines, mais je percevais désormais le monde tel un nouveau-né, avec enthousiasme et naïveté.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Dimanche 10 juin 2007

Je dédie ce chapitre à l’un de mes plus fidèles lecteurs, Pink Martini, en lui souhaitant un réveil des plus prompts et des plus doux. 

Mardi 2 mai 1995, fin d’après-midi. Ma mère remarque mon air jovial. Comme tous les jours, elle est assise sur un banc, derrière l’immeuble, à échanger les derniers commérages de la cité avec les autres nourrices. « Ah ! C’est rare de te voir souriant comme ça. Tu as eu des bonnes notes au lycée ? » 

Non, Maman, je souris aux anges parce que bientôt je ne serai plus là pour entendre dire que tu es une langue de vipère qui colporte, quand tu ne les inventes pas, les ragots les plus infâmes sur nos voisins. Je souris aux anges parce que je ne t’entendrai plus à longueur de temps me dire du mal de ton mari en commençant tes phrases par « Figure-toi que ton père... » Je souris aux anges parce que lui et toi pourrez vous hurler dessus et vous insulter sans que je sois obligé de t’enlever les couteaux des mains ou de vider ses bouteilles de pinard dans l’évier. Je souris aux anges parce que je n’aurai plus à te et à me cacher que je suis un pédé, un pervers, un monstre, donc. Je souris aux anges parce que je ne me consumerai plus à aimer Mathieu sans retour possible. Je souris aux anges parce que je vais les retrouver. S’ils existent. 

- Y a une surprise qui t’attends là-haut. 

- Là-haut ? 

- Bah, à la maison. Qu’il est bête ce môme ! (rires des nourrices). Ton gâteau d’anniversaire ! 

- Ah, oui ! Je le savais, ce n’est pas une surprise, maman. 

- Et voilà ! s’exclame-t-elle dans un effet de manche à l’intention des nourrices, il est blasé ! On essaie de lui faire plaisir, on se met en quatre et voilà le remerciement ! (rires) 

Je dis « bonne soirée » et je file sans demander mon reste. Rien n’entame ma bonne humeur. C’est le jour le plus important de ma vie. Le dernier. 

« Ne mange pas tout ! Garde-z-en pour demain ! » hurle-t-elle alors que je suis déjà à vingt mètres d’elle. Je fais en geste affirmatif de la main. Rien n’entamera ma bonne humeur. 

L’appartement est vide. Mon père ne rentrera pas avant une heure et ma mère ne remontera pas avant deux heures, ça me laisse tout le temps nécessaire. Je commence par manger une part de gâteau. Il est au chocolat et délicieux. Rien ne m’interdit de ma faire plaisir avant de partir. Au contraire, mieux vaut en profiter. Curieusement, ma sérénité est pleine et, pourtant, je suis déterminé, je sais que je ne retournerai pas en arrière. Souvent, étouffant de douleur morale, j’ai cru que j’allais mettre fin à mes jours. Mais la souffrance me faisait déraisonner, m’interdisait toute prise de décision importante ; une petite voix me répétait chaque fois : « Tu as mal, tu ne peux pas prendre une décision aussi grave dans cet état ». Ce mardi soir, je suis calme, tranquille, je suis conscient de ce que j’ai décidé, de ce que je vais faire. Je vais prendre la seule porte de sortie qui me soit accessible, afin de ne plus jamais ressentir cette douleur insupportable qui me rend fou et m’empêche justement de partir. Procédons par ordre. 

D’abord, me faire une toilette minutieuse et enfiler mes vêtements les plus élégants. Je veux laisser une dernière image de moi la moins affligeante possible. Dans le miroir, je souris toujours. 

Ensuite, rassembler tous les comprimés de Lexomil que je pourrai trouver dans l’appartement. Une boîte pleine et une autre à moitié vide dans la pharmacie, ainsi que ceux que je mets de côté depuis... depuis quand déjà ? Depuis que je me suis résolu à attendre ce jour qui finirait par venir. Je commence à en prendre trois, pour m’assurer qu’il n’y a plus de retour en arrière envisageable. Trois, c’est sûrement déjà trop. Quand je pense à l’effet d’un seul demi... 

Enfin, j’entreprends d’écrire des lettres. 

Chers Maman et Papa, 

Je n’ai pas fait cela pour vous faire de la peine, mais parce qu’il m’était devenu impossible d’agir autrement. Si vous voulez me faire plaisir une dernière fois, j’aimerais que vous me promettiez de ne plus jamais vous disputer. Vous n’êtes absolument pas responsable de mon départ.
 

Trois comprimés ne m’ont rien fait, apparemment. Trois ? Ou plus ? J’ai perdu le décompte. Je me sens ivre, je me sens bien. Je vais prendre le reste de mon stock avant d’entamer les boîtes. 

Chère Samira, 

J’espère que tu n’auras pas trop de peine à cause de ce que j’ai fait. Tu es l’une des personnes que j’aime le plus au monde, bien que nos chemins se soient un peu séparés ces derniers temps. N’oublie pas tous nos bons souvenirs : la classe de nature à Kerjouano, les B.D. que nous avons faites en regardant les dessins animés japonais de La 5, toutes les heures que nous avons passées ensemble en cachette de te parents... Je t’aime comme ma petite sœur.
 

J’ignore à combien j’en suis, j’ai du mal à vérifier le contenu des boîtes, comme si j’oubliais à mesure que je regarde leur contenu. Comme si les boîtes se multipliaient plus vite que je ne suis capable de compter les comprimés. Quelle importance ? Je dois tout avaler, tout ce que je trouve. 

Cher Mathieu, 

Tu es sans doute surpris par ce que j’ai fait. Trop de choses m’étaient devenues insupportables. Ca n’a rien à voir avec toi. J’espère que tu seras heureux avec Marie et que tu lui accorderas un peu plus de considération, je crois qu’elle t’aime vraiment.
 

« Reste avec nous, gamin, ne t’endors pas ! » 

Un grand Noir en blouse blanche est penché au-dessus de moi. Il ne cesse de me parler, de me raconter sa vie, de m’ouvrir les yeux avec ses pouces, pour m’empêcher de dormir. Pourtant, je suis si bien, bercé par les aléas de la route. Même cette sirène incessante ne saurait déranger ma douce somnolence. Qu’on me laisse tranquille ! Mais voilà que je suis agressé par... deux, quatre, huit ? bras qui me manipulent en tous sens. On introduit de force quelque chose dans ma bouche. Je recrache, c’est une pâte noire infecte. De la poudre de charbon. On me parle, je veux qu’on me laisse dormir. Je dors. 

Je me réveille dans une chambre sans murs, une sorte de cage de verre autour de laquelle quelques femmes en blanc vaquent à leur activités. Je dois partir d’ici car ici, on m’empêche de partir. Je me lève péniblement, comme dans ces cauchemars où nos membres pèsent des tonnes. Je me dirige vers mon pantalon, sur le dossier d’une chaise, mais mes pieds sont comme englués sur le sol. Je suis trop lent. L’une de mes garde-chiourmes vient me prendre dans ses bras pour me reconduire à mon lit. « Il est trop tôt pour te lever, mon petit, me dit-elle. Il est réveillé ! lance-t-elle à l’une de ses complices. » Je dors. 

Je me réveille. Un homme en costume-cravate est assis sur une chaise à mon chevet. Il n’a pas quarante ans, mais n’a plus beaucoup de cheveux. Il me sourit de façon bienveillante. « Bonjour. Je suis le docteur Arnaud. Comment vous appelez-vous ? » Ma réponse semble le satisfaire. Que je sois capable de décliner mon identité semble relever du miracle, dirait-on. Quel est ce monde dans lequel je me réveille où vous parvenez à impressionner favorablement quelqu’un rien qu’en lui donnant vos nom et prénom ? Ca me va, je suis à la hauteur, le bac n’aurait pas été aussi simple. « Vous savez pourquoi vous êtes ici ? » Aïe ! Là, ça se corse. Je me précipite sur la réponse la plus simple, je réponds par la négative. 

- Vous avez avalé l’équivalent de presque trois boîtes de Lexomil. Vous voulez me dire pourquoi vous avez fait ça ? 

- J’étais stressé, c’était juste pour me détendre. 

- Pourquoi en avez-vous pris autant ? 

- J’étais très stressé. 

- Pour quelle raison ? 

- C’est bientôt le bac. Je suis un nul, je n’arriverai jamais à l’avoir. 

Tout en répondant cela, je m’aperçois que je ne mens pas, que c’est effectivement l’une des raisons de ma motivation, dont je n’avais pas conscience. Je sais aussi que je tais l’essentiel. 

- Je suis psychiatre, je peux vous aider. Voulez-vous que nous nous revoyons en dehors de cet hôpital, dans deux ou trois jours ? 

- Quelle heure est-il ? On est quel jour ? 

- Nous sommes le 3 mai, il est dix-huit heures. C’est votre anniversaire aujourd’hui, vous avez vingt ans. Alors, voulez-vous qu’on se revoit ? 

- Il est quelle heure ? insisté-je, non par mauvaise volonté mais parce que j’ai déjà oublié ce qu’il m’a dit. 

- Répondez d’abord à ma question, s’il vous plait. 

- Oui. 

- Bien, vous allez donc pouvoir sortir d’ici une heure. Je vais laisser pour vous un rendez-vous avec les coordonnées de mon cabinet. 

J’ai répondu oui, mais je ne sais pas à quoi. J’ignore qui est cet homme, je crois qu’il me l’a dit mais je n’arrive pas à retenir les informations qui me parviennent. Mes parents m’aident à m’habiller. Depuis quand sont-ils là ? Depuis quand m’aident-ils à enfiler mes vêtements ? Je n’ai pas envie de les voir. Je leur demande sans cesse l’heure qu’il est. Impossible de m’en souvenir, ça change tout le temps. Mais ils ont l’air gentil, calme, ils se parlent aimablement. Mon père s’adresse à moi avec douceur, comme lorsque j’étais petit et qu’il n’avait pas trop bu. C’est une version de mes parents qui me séduit assez, quoi que je ne comprenne pas ce qui a pu produire un tel changement. Dans la voiture, ma mère demande à mon père, comme si je ne pouvais pas entendre : 

- Tu crois que c’est normal qu’il demande l’heure tout le temps, comme ça ? 

- Le toubib t’a dit que c’était une façon de reprendre pied dans la réalité. 

Sans transition, je suis dans mon lit. Il fait encore jour dehors. Les épais rideaux bleus laissent passer la lumière, mais certains bruits de la ville me font sentir que c’est le soir. Je m’apprête à m’endormir. Je me relève soudain et saisis un livre sous mon bureau. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je fais, je ne comprends qu’en trouvant trois lettres dissimulées dans la couverture. Je n’ai pas besoin de les lire, je me sens seulement soulagé de les avoir cachées avant de... avant quoi ? Je m’endors.

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Aube, par Nebojsa Zdravkovic (Serbie, XXè siècle)

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Dimanche 20 mai 2007

Je ne cherchais pas à fuir pour survivre, mais seulement à fuir la douleur devenue insupportable malgré le Lexomil. 

A la demande de Marie, je venais une fois de plus d’intercéder en sa faveur auprès de Mathieu afin qu’ils se réconcilient une fois de plus. Et, une fois de plus, leur réconciliation me brisa. Mais, je ne pouvais dévoiler ma souffrance à qui que ce fût ; je m’étais fait la promesse de ne rien faire qui puisse trahir les sentiments que j’éprouvais pour Mathieu. Jamais tout cela ne sortirait de ma tête. Au lycée, des camarades purent me trouver taciturne, fatigué, mais Mathieu ne sembla rien remarquer et m’invitait régulièrement à « faire une pause » pendant laquelle nous nous masturbions. 

Mes parents ne remarquèrent rien, mon père était trop souvent ivre. Quant à ma mère, mon air abattu n’était pour elle que sujet d’agacement, la manifestation du fait que je lui échappais. Elle ne s’en montrait que plus dure, la pression psychologique avec laquelle elle m’écrasait ne faisait que s’accroître et, chaque jour, mes forces s’épuisaient un peu plus, m’interdisant toute résistance. Sa fureur était sans borne quand je refusais de m’alimenter. S’il elle l’avait osé, elle se serait enfermée dans la salle de bains avec moi, comme lorsque j’étais petit et incapable de me défendre, pour me faire manger de force jusqu’à ce que j’en vomisse, et pour me faire manger ce que j’avais régurgité, frappant la cuillère contre mes dents serrées, jusqu’à ce que le goût du sang de mon estomac irrité envahisse ma bouche et que je manque de m’évanouir. 

Un jour, c’était au début du printemps, il me sembla au-dessus de mes forces de venir à table pour déjeuner avec mes parents. Poser quoi que ce fût sur ma langue, endurer les élucubrations éthyliques de mon père et ses disputes injurieuses avec ma mère qui ne cessait de jeter de l’huile sur le feu, tout cela je ne pouvais plus le supporter. 

– Je ne mange pas là, je vais faire un tour, déclarai-je tout en me chaussant. 

– Bah, voyons ! Je me suis usée la santé toute la matinée à préparer à manger, et tu vas aller déjeuner ailleurs ! Tu vaux pas mieux que ton père qui était déjà soul à dix heures. On me traite vraiment comme une chienne dans cette maison, je vais finir par me balancer par la fenêtre, tu viendras me ramasser en bas. Vivement que je sois morte ! 

Je n’écoutai pas la fin de ses jérémiades que je connaissais par cœur depuis des années et partis sans dire un mot de plus. J’avais glissé les quelques billets que je possédais dans ma poche de jean et m’élançai vers la sortie de la ville. Ce n’est qu’arrivé à l’entrée de l’autoroute, une demi-heure plus tard, que je réalisais que je savais depuis le début ce que je voulais faire. Marcher jusqu’à épuisement, traverser des forêts, des champs, peut-être même parvenir en bord de mer si j’en avais la force. Ne plus revenir en arrière. Jamais. De quoi vivrais-je ? La question ne me préoccupait guère. Avais-je vraiment envie de vivre ? Vivre, c’est espérer un avenir, quel qu’il soit. Le mien ne me paraissait constitué que de souffrances insupportables, vouloir vivre encore était un contre-sens, un acharnement masochiste. 

Je marchais dans les fossés, m’y accroupissant lorsqu’il me semblait apercevoir une voiture de police. J’imaginais déjà mon portrait affiché dans les commissariats. Encore un jeune de vingt ans qui disparaît. Fugue d’enfant ingrat penserait la plupart des gens, victime d’un trafic d’organes ou d’un psychopathe songeraient les esprits les plus anxieux, enlèvement extraterrestre imagineraient les plus accrocs au sensationnalisme. 

Quand j’eus l’occasion de rejoindre les petits chemins qui sillonnaient autour des champs, ma fuite devint promenade. Dans mon désespoir, j’arrivais à apprécier les chants d’oiseaux, le spectacle des abeilles butinant des coquelicots et le jeu de cache-cache des petits lézards qui s’échappaient sous des pierres en me sentant trop près d’eux. J’aperçus au loin un ensemble de caravanes. Une femme, enveloppée d’étoffes bariolées étendait du linge entre deux voitures, ses larges boucles d’oreilles qui dansaient au rythme de son activité réfractaient les rayons du soleil vers moi. Immobile, je fronçais les yeux, j’avais envie de m’asseoir sur le chemin, de dormir là. Combien de kilomètre avais-je parcouru ? Quelle heure pouvait-il être ? Seize ou dix-sept heures, estimai-je. J’avais pleuré une bonne partie du trajet, ce qui avait contribué à un certain épuisement nerveux. 

Je me sentais comme hypnotisé par les anneaux de la ménagère qui finissait d’accrocher un drap lorsque, soudain, trois garçons surgirent d’un petit bois attenant. L’un d’eux me révéla explicitement leurs intentions en dégainant un couteau à cran d’arrêt. Tous les trois m’entourèrent, menaçants. Le garçon armé était âgé d’une quinzaine d’années, le deuxième ne devait guère avoir plus de treize ou quatorze ans, je supposais que le dernier avait mon âge. 

– Qu’est-ce que tu fous là ? me demanda celui qui me promenait sa lame sous le nez. 

– Un gosse de riches égaré ! s’exclama le plus âgé. 

– Je ne suis pas un gosse de riches, dis-je en prenant l’air aussi dur qu’eux. 

– Avec tes fringues, ça m’étonnerait. 

Le plus jeune, qui me disait cela, portait un t-shirt déchiré à l’épaule. Le plus âgé était vêtu d’une chemise usée jusqu’à la corde, ouverte sur un torse ocre, imberbe et puissant. Le garçon au cran d’arrêt portait un short taillé à la hussarde dans un vieux jean. C’est vrai que pour une fois j’avais l’air plus classe que d’autres jeunes. Qu’auraient-ils pensé s’ils avaient vu Mathieu, Cédric ou Damien avec leurs vêtements Chevignon ou Nike ? 

– J’ai bien envie de m’amuser avec toi, gosse de riches, dit le garçon de mon âge. Je crois que je vais te violer, précisa-t-il en commençant à déboutonner son pantalon. 

Les deux autres s’esclaffèrent. 

– Laissez-moi partir, dis-je d’une voix chevrotante. 

– Ouais, montre-nous comment tu baises, dit l’adolescent au cran d’arrêt au plus âgé qui sortait déjà une verge qui, quoi qu’encore molle, était impressionnante, après ce sera à moi ! 

– Laissez-moi partir, répétai-je d’une voix toujours aussi tremblante, mais plus ferme. 

Cette fois, le plus grand, tout en rengainant son engin, me répondit. 

– Sinon, quoi ? Tu vas pleurer pour que ta maman et ton papa viennent te défendre ? 

– Si je veux, je te coupe les couilles dit l’adolescent approchant son couteau de mon entrejambe, et c’est pas tes parents qui vont te les recoudre. 

– Je n’ai pas te parents ! m’exclamai-je, en proie à l’inspiration. Ils sont morts ! 

Les trois garçons parurent stupéfaits, la lame rentra dans le manche du couteau. Le grand rattacha sa braguette. 

– Ah bon ? s’étonna celui-ci d’une voix douce dont je l’aurais cru incapable quelques instants auparavant. Nous non plus, on n’a plus de parents, on vit avec notre oncle et notre tante dans la caravane bleue, là-bas. 

– Pourquoi tu es ici ? me demanda le plus jeune, y a personne qui s’occupe de toi ? 

– J’aurai bientôt vingt ans, faut que je me débrouille tout seul. 

– Et tu vas où ? 

– J’en sais rien. Je marche, c’est tout. 

– Tu es fou, on peut pas vivre comme ça, vient chez nous, dit le plus grand. 

– Non, non ! refusai-je un peu trop brusquement. 

– C’est pas assez bien pour toi un camp gitan, c’est ça, sale bougeois ? 

– Non, c’est pas ça, mais je ne vous connais pas, je ne veux gêner personne. 

C’est alors que, profitant qu’ils se soient tous les trois mis devant moi, je tournai les talons et m’enfuis sans prévenir. Je m’attendais à ce qu’ils me poursuivent, mais ils restèrent sur place et j’entendis le plus grand crier : « Reviens ! Tu ne nous gêneras pas, on peut être amis ! » Ces mots avaient sans doute quelque peu ralenti ma course, me faisant douter de ma résolution. N’étais-je pas en train de faire en courant le chemin inverse que j’avais emprunté jusque là ? Je ne m’arrêtai que lorsque mes poumons menacèrent d’éclater. 

Puis, je repartis d’un pas incertain en direction de chez mes parents. Qu’est-ce qui me faisait changer d’avis ? La peur que j’avais ressenti en me faisant agresser ? La faim qui commençait à me tenailler l’estomac ? Le désir de revoir Mathieu, malgré la souffrance que cela impliquait ? Non, ce qui me faisait revenir, c’était ma mère qui tirait sur l’autre bout de la laisse qui m’étranglait, une laisse tressée dans le sentiment de culpabilité qu’elle savait susciter en moi, une laisse renforcée par l’habitude de la pression maternelle devenue comme une drogue pour moi. Je n’avais pas encore conscience que j’étais comme ces prisonniers qui, incarcérés depuis trop longtemps, sont effrayés par la liberté. Je rentrais, c’est tout. 

Les reproches de ma mère lorsque j’arrivais à la nuit tombée me firent sentir combien ma tentative de fuir avait été vaine. Mais quelques semaines plus tard, ce mardi 2 mai 1995, en fin d’après-midi, j’étais convaincu d’avoir trouvé la solution qui m’épargnerait enfin cette souffrance morale bien plus insupportable que toutes les douleurs physiques que j’avais pu connaître. Une fuite irréversible. 

« Non, non, tu ne t’endors pas, gamin ! Regarde-moi, regarde-moi, gamin. Combien j’ai de doigts ? »

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Lundi 16 avril 2007

Avertissement : ce chapitre comporte des scènes dans lesquelles la sexualité est explicitement exprimée. Sa lecture est réservée à un public adulte et, de préférence, masculin.

« Tu es en terminale, tu dis ? Alors, tu vas passer ton bac, gamin. Mais tu ne dois pas dormir. »

Dans l’échelle de mes priorités, le bac n’occupait que la deuxième place, derrière Mathieu. Cette ultime année lycéenne fut marquée par la passion démentielle que je vouais à ce dernier. Il faut dire qu’il ne ménageait pas ses efforts pour me plonger dans un état permanent d’excitation. De l’intimité câline qu’il entretenait avec moi en classe de première, il se laissa glisser sensiblement, sans que je l’en empêchasse, vers une intimité d’ordre essentiellement sexuel.

Il semblait devenu incapable de s’adresser à moi sans passer la main sous son t-shirt qu’il soulevait négligemment pour dévoiler ses abdominaux. Dans la discrétion de ma chambre ou de la sienne c’est dans son pantalon qu’il laissait se promener ses doigts tandis que nous devisions de choses et d’autres. Quand il finissait, rapidement, par bander, il ne manquait pas une occasion d’interrompre notre conversation pour me montrer, à travers son jean ou son short de sport, ce que j’avais déjà remarqué sans son intervention. Même en classe, assez souvent, il me donnait des petits coups de coude à l’insu du prof, ce qui, par habitude, me faisait tourner les yeux vers son entrejambe ; alors, sous son pantalon, il remuer son pénis en érection contre sa cuisse, me lançant des regards complices qui me rendaient écarlate. Si bien que, cette année-là, la vigueur de mes 19 ans aidant, je ne pensais plus qu’au sexe et ne débandais que rarement.

Un jour, avant le début des cours, Mathieu vint chez moi, profitant de l’absence de ma mère pour la matinée. Prétextant qu’il faisait chaud, il déboutonna largement sa chemise, puis se lamenta du peu de relief de ses pectoraux, pour mieux pêcher mes compliments.

– Arrête, tu as un super corps, dis-je.

– C’est vrai ? J’ai l’impression qu’il te plaît plus qu’à Marie.

– Marie est folle de toi, répliquais-je en laissant courir mon index sur son sein gauche. Celui-ci durcit instantanément, je crus défaillir de plaisir en constatant ce qu’un seul de mes doigts pouvait faire.

Mathieu ricana et se leva précipitamment pour prendre quelque chose dans son sac à dos. Il me tendit une cassette VHS.

– Regarde, ce que j’apporte : un bon film de cul qu’un copain m’a prêté !

– « L’Empire des chattes » ? C’est ridicule comme titre !!

– Oui, mais dedans, il y a plusieurs scènes dans lesquelles deux potes s’occupent ensemble d’une fille. En voyant ça, j’ai imaginé que ça pourrait être nous deux. On a le temps d’en regarder un bout avant d’aller en maths...

Si j’avais déjà regardé, en cachette de mes parents, les films X de Canal + cryptés (en plissant les yeux jusqu’à en avoir mal aux sourcils), ce serait la première fois que j’aurais l’occasion d’en découvrir un avec une image contrastée décemment. Et aussi la première fois que je regarderais ce genre de film en compagnie de quelqu’un. Je n’hésitai pas davantage à étrenner l’antique télé et le magnétoscope toussotant, que j’avais la chance de posséder dans ma chambre, en y engouffrant la cassette qui démarra aussitôt. Mathieu et moi nous allongeâmes sur mon lit, côte à côte.

Il ne s’écoula que quelques images avant qu’il me confie : « J’ai un gourdin pas possible ! » Comme il m’y avait tacitement autorisé, j’observais la protubérance qui soulevait son jean. Que je regarde avec les yeux ne lui suffit pas, il prit ma main et la guida dans son pantalon. A travers le caleçon, je serrai son sexe entre mes doigts, comme pour m’assurer de sa dureté. « En effet, admis-je en retirant ma main, tu es très excité ! » C’était la première fois que je le touchais ainsi, si bien que je me sentis obligé de ne pas garder ma pensée pour moi : « Tu ne m’avais pas menti, tu es drôlement bien équipé ! » A son tour, il moula mon entrejambe avec sa main que je n’osai faire entrer sous mon pantalon. « Toi aussi, tu es gâté par la nature, s’exclama-t-il en riant ! » Peu sûr de moi, je ne savais comment interpréter son rire.

Sur l’écran, deux mecs entouraient un fille ultra-maquillée qui s’abandonnait à eux. L’un avait un sexe nettement plus long que celui de l’autre.

– De nous deux, c’est moi qui te bats, déclara Mathieu.

– Qu’est-ce que tu en sais ?

Pour toute réponse, il fit descendre sa braguette, dégagea son pénis et se mit sur le côté, tourné vers moi. Son gland pourpre fit battre mon sang contre mes tempes. Je me tournai moi aussi vers lui, après avoir fait glisser mon pantalon sous mes testicules. Nos sexes auraient pu se toucher tant ils étaient près l’un de l’autre.

– Tu vois, la mienne est plus longue que la tienne, triompha-t-il.

– De quelques millimètres seulement. Et puis, je crois que la mienne est un peu plus grosse, non ?

– Mouais, peut-être.

Le mec qui avait la plus longue, après un long va-et-vient dans le vagin de la blonde vulgaire, éjacula à l’air libre, un jet si puissant qu’il toucha son copain qui se tenait à un mètre de lui.

– Un jour, je proposerai à Marie qu’on fasse ça tous les trois, et je t’arroserai pareil.

– Pas besoin de Marie, hasardai-je.

– Pédé ! s’esclaffa Mathieu.

Maintenant, la fille échevelée prenait les deux hommes simultanément en bouche. « J’en peux plus, râla Mathieu. Dommage que tu sois pas une nana, dit-il en s’emparant brutalement de mon paquet. Mais, tu as ce truc en trop. Si tu n’étais pas mon pote, je crois que je te couperais tout ça pour que tu deviennes ma meuf de secours. » Ces propos me faisant défaillir, j’ouvris largement les cuisses et lui dis : « OK. Fais ce que tu veux de moi. » Alors, il se coucha soudain sur moi et simula un mouvement de coït, ses hanches entre mes cuisses, écrasant mes bourses avec son bas-ventre. « Aïeuh ! Tu me fais mal, t’es con ! criais-je en le repoussant. » Nous rîmes de bon cœur. Pour cacher notre gêne.

Sans transition, il se cala contre mon oreiller, bien serré contre moi et se masturba frénétiquement, recouvrant sa queue de sa chemise à moitié ouverte. Rendu fou par son coude droit qui battait avec régularité mon flanc gauche, je fis de même. Il jouit enfin, en se soulageant un long gémissement viril. Il essuya son ventre et sa chemise avec quelques mouchoirs en papier, tandis que moi je continuais à me masturber. Sans accorder beaucoup d’importance à mon propre plaisir, il me dit : « Grouille-toi, on va être en retard en maths, et ta vieille pourrait rentrer ! » Il quitta ma chambre pour aller mettre ses chaussures.

Si je n’avais pas encore joui, ce n’était pas faute d’être excité, loin de là, mais je ne parvenais pas à m’abandonner à l’orgasme. Jamais auparavant je n’avais partagé une telle intimité avec quelqu’un, et je me sentais terriblement gêné. Pour la première fois, je pressentais combien j’étais coincé et à quel point, malgré ce que je voulais bien croire, les choses du sexe me mettaient mal à l’aise.

C’est alors, qu’instinctivement, je trouvai comment déclencher mon éjaculation. Entendant Mathieu dans l’entrée de l’appartement téléphoner à Marie pour lui dire qu’il l’aimait, je me sentis assuré qu’il ne reviendrait pas dans la chambre dans l’immédiat. Je m’emparai des kleenex usagés qu’il avait laissés derrière lui, tout autour de mon lit, et me mis à sentir leur odeur âcre, puis à les porter à ma bouche. Mon orgasme soudain et violent me secoua tant et si bien que je ne pus ensuite me relever qu’avec difficulté, sous la pression de Mathieu qui, du couloir, faisait le compte à rebours avant le lancement du cours de mathématiques.

Nous arrivâmes en retard, transpirant à grosses gouttes, et les équations du second degrés nous passèrent au-dessus de la tête, tandis que nous échangions des regards qui n’avaient jamais été aussi complices. Dès lors, nous masturber devant un film X, souvent le même, devint un rite chaque fois que nous nous retrouvions dans l’intimité de ma chambre. Nous appelions cela « la pause ». Lorsque Mathieu, assis à mon bureau, posais son crayon et détournais mon attention de mon livre de géographie en me proposant « On fait une pause ? », nos braguettes ne tardaient pas à s’ouvrir.

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Répétition de la leçon, de Mihaly Zichy (Hongrie, XIXè siècle)

Une autre de nos occupations préférées, encore dans ma chambre, avec le risque qu’un jour l’un de mes parents ne nous surprenne, était de mesurer notre force et de prouver à l’autre qu’il le dominait physiquement. Nous luttions farouchement, l’objectif, fixé par Mathieu, étant d’attraper les bourses de l’adversaire. Le vaincu devait alors admettre la supériorité de celui qui tenait le source de sa virilité au creux de sa main, sous peine que ce dernier ne serra de plus en plus fort les testicules jusqu’à obtenir la plus parfaite soumission. La plupart du temps, je laissais volontairement l’avantage à Mathieu. Il m’ordonnait de ne plus bouger. Je faisais exprès de lui désobéir pour mieux sentir ses doigts presser cette partie si sensible de mon anatomie. Quand il commençait à me faire mal, je ne bougeais plus et il se déclarait vainqueur. Un jour, il poussa même son attitude dominatrice jusqu’à signer son prénom avec un feutre juste au-dessus de mes poils pubiens.

Mes sens, ainsi aiguisés jusqu’à leur paroxysme, tranchaient les fils de ma raison. Je ne concevais plus Mathieu qu’à travers cette passion illimitée et démente dont seul un adolescent est capable. Je ne vivais plus que dans l’attente des moments d’extases que nous partagions dans le secret de ma chambre. J’en devenais chaque jour un peu plus possessif et odieux, reprochant à mon compagnon de luxure de ne pas passer assez de temps avec moi, le boudant au moindre mot qu’il ne pesait pas suffisamment. J’étais terrifié à l’idée que la jolie Marie prenne l’avantage sur moi, je ne pouvais rivaliser avec quelqu’un qui avait des attributs qui ne seraient jamais miens. Et puis, il me paraissait « normal » qu’en tant que fille, ce soit elle, à long terme, qui passe davantage de temps avec Mathieu.

Pourtant, étonnamment, malgré tout ça, je me refusais à envisager que j’étais homosexuel, je parvenais à me persuader que ce que j’éprouvais pour Mathieu découlais naturellement d’une profonde amitié que personne ne pouvait comprendre. Agacé par mon comportement exclusif, Mathieu m’évita de plus en plus, sinon pour venir se masturber, le mercredi après-midi, à son retour de chez Marie, devant un porno.

Peu à peu la passion céda le pas à la souffrance. Une souffrance qui ne pouvait trouver d’apaisement dans le milieu familial toujours plus malsain : mes parents s’insultaient à longueur de temps ; mon père fêtait chaque jour sa rémission en se saoulant au vin rouge de supermarché ; ma mère ne manquait pas une occasion de me rappeler que, tant que je vivrais sous son toit, majeur ou non, je devais lui rendre compte de mes moindres faits et gestes et ne pas rentrer au-delà de 19 heures.

La seule façon de fuir, de ne plus entendre mes parents hurler de l’autre côté de la porte de ma chambre, c’était de subtiliser toujours plus de Lexomil dans la pharmacie de ma mère. Il y avait les quarts de comprimé que je prenais quand la pression se faisait trop forte, et la réserve que je constituais dans ma chambre avec les quarts que je réussissais à ne pas avaler à force de volonté. Cette réserve, c’était « au cas où » l’armoire à pharmacie se tarirait. Je ne savais plus depuis quand j’en reprenais, mais je savais que je ne pouvais plus m’en passer pour affronter mes parents, mes pulsions contre-nature, la désaffection progressive de Mathieu et le bac qui approchait sans que je me sente capable de le préparer, tant mon cerveau s’essoufflait sous l’effet de la souffrance et du cercle-vicieux des anxiolytiques. Quand je me retrouvais seul dans ma chambre, après les cours, c’était invariablement pour pleurer, pleurer jusqu’à enflammer mes paupières. Je pressentais que je devrais mettre un terme, d’une façon ou d’une autre, à cette insupportable douleur.

Mardi 2 mai 1995, la veille de mes vingt ans. Je savais qu’un gâteau préparé par ma mère m’attendait à l’appartement, je le lui avais demandé dans la perspective d’en manger au goûter avec Mathieu. Passer un peu de temps avec lui, sans avoir à attendre le lendemain après-midi son retour de chez Marie, c’est tout ce que je désirais pour mon anniversaire. Ce que je ne réussissais pas à obtenir de lui d’ordinaire – « Non, je viendrai chez toi mercredi, quand je rentrerai de chez Marie, promis. » – j’avais l’espoir de le lui soutirer à cette occasion. Comment aurait-il pu me refuser une heure ou deux de son temps, à quelques heures d’une journée aussi historique ? Il refusa.

– Non, je préfère aller faire un basket. Je viendrai chez toi demain, quand je rentrerai de chez Marie. On se fera « une pause ».

– Ah. Vous avez besoin d’un joueur pour le basket ?

– Tu sais que je t’adore, mais tu joues comme une brelle ! On se verra demain. Au fait, tu m’en voudras si j’ai pas de cadeau ? J’ai pas un rond. Je t’offrirai quelque chose plus tard.

– Non, ce n’est pas important.

– Sûr ! Tu es mon meilleur copain, je t’aime, alors pas de manières entre nous, ce n’est pas important une date.

Il me quitta en me faisant son clin d’œil irrésistible. Je me sentis terriblement bien, serein comme je ne l’avais pas été depuis une éternité. L’avais-je un jour été à ce point ? Le soleil me paraissait plus éblouissant que jamais. En traversant la cité pour rentrer chez mes parents, j’avais conscience de la brise printanière sur mon visage, je sentais s’échapper d’une fenêtre une odeur de viennoiseries réchauffées au four pour le goûter, je passais devant mon école primaire en repensant à Adrian, mais aussi à Samira que je ne voyais plus que rarement. Je saluais avec ma coutumière bonne humeur polie les voisins qui, régulièrement, congratulaient ma mère en lui disant que j’étais « un jeune homme gentil et bien élevé ». Il feraient une drôle de tête, ces prochains jours, en s’apercevant que je n’étais plus là. Ce serait autre chose que cette fugue passée inaperçue, que j’avais faite quelques semaines auparavant.

« Tu cherches à fuir, gamin ? Tes problèmes ne vont pas se résoudre comme ça. Combien j’ai de doigts ? »

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Lundi 9 avril 2007

« J’ai un fils de ton âge, gamin, me dit-il avec un grand sourire clair qui fendait sa peau sombre. Tu sais que je ne serais pas content de le savoir à ta place. Que diable viens-tu faire dans cette galère ? »

Mathieu. Mathieu.

« C’est pas vrai ? Tu l’as fait ! m’exclamai-je avec un enthousiasme feint. » Le fait que Marie soit sa petite amie ne m’avait, jusqu’alors, pas gêné. Après tout, Mathieu et moi goûtions parfois une intimité telle que je n’avais rien à envier à sa relation avec elle. Mais, ce qu’il m’annonçait là me retourna l’estomac. D’autant plus que je demeurais incapable de m’avouer l’origine de mon bouleversement. Un besoin de rationaliser me permit de trouver une réponse qui n’était pas la bonne : aîné de Mathieu, de presque deux ans, j’étais toujours vierge, alors que lui me décrivait les détails de sa première expérience. Explication satisfaisante. Je n’en désirais pas d’autre.

A quelques temps de là, tandis que notre classe somnolait devant Paris-Texas en V.O. sous-titrée, pendant un cours d’anglais, Mathieu, angoissé, me confia à l’oreille : « J’ai des petits boutons sur le gland. Je ne sais pas comment, je crois que Marie m’a refilé une M.S.T. » Il posait sur moi un regard si empreint de détresse, ce regard de Caliméro auquel personne ne savait résister, que je ne pouvais que fondre et incarner avec plaisir et compassion mon rôle de « grand frère protecteur ». Je lui expliquai qu’il pouvait consulter gratuitement un médecin, dans un dispensaire, qu’ainsi il n’aurait pas à raconter à ses parents qu’il avait eu des rapports sexuels avec Marie. « Mon père me tuerait ! »

S’en remettant complètement à moi, incapable de gérer seul son problème, il demanda à la prof d’anglais, en tant que d"élégué, s'il pouvait m’accompagner à l’infirmerie, car je souffrais de l’estomac. Ce n’était qu’un demi-mensonge, puisqu’à l’époque je souffrais d’une gastrite. Il fallait faire vite. A l’insu du gardien, nous sortîmes du lycée et pénétrâmes dans la cabine téléphonique qui se situait juste devant. Le 12 me fournit les coordonnées du dispensaire le plus proche dans notre département. Je pris rendez-vous pour lui, puis nous filâmes rapidement à l’infirmerie dans laquelle Mathieu me fit entrer, alors que je me tenais l’estomac des deux mains. Un sachet de pansement gastrique plus tard, nous étions de retour devant ce film dont nous n’avions pas l’impression d’avoir manqué la moindre scène, tant sa lenteur et son absence d’action lui donnait une allure aussi figée qu’une peinture. Nous continuâmes à dialoguer, mais cette fois, sur une feuille de classeur, afin de nous faire plus discret.

– J’ai si peur... J’ai peut-être le SIDA ?

– Ne dis pas n’importe quoi. Ca ne se manifeste pas comme ça. Si ça se trouve, c’est même pas une M.S.T. De toute façon, mercredi, nous serons fixés.

– Promets-moi quelque chose.

– Tout ce que tu veux.

– D’être mon ami... éternellement... quoi qu’il arrive.

– Je te le promets, mais arrête, la prof de français dirait que tu fais dans le pathos, là.

– T’es con.

– Je peux attendre la même promesse de ta part ?

– Puisque c’est moi qui te le demande...

– Tu ne promets pas, tu réponds à côté.

– T’es con. L’important, c’est que personne ne le sache, que tout ça reste dans notre cœur.

– Je peux conserver cette feuille ? 

– Pour le jour où tu écriras ton autobiographie, comme Jean-Jacques Rousseau ?

– Là, c’est toi qui es con !

Est-il nécessaire de préciser que ce débordement d’affection à mon égard me transporta d’allégresse ? Je ne cessais d’étouffer cette petit voix dans ma tête qui me faisait remarquer que Mathieu n’était jamais aussi gentil avec moi que lorsqu’il avait besoin d’aide. Je ne voulais que profiter de l’instant présent. Or, jusqu’au jour de la consultation, à laquelle il tenait absolument que je l’accompagne, Mathieu déborda de tendresse pour ma personne, et mes pieds ne touchaient plus terre.

Le jour venu, mon ami sembla se décomposer d’angoisse : « J’ai trop honte de devoir montrer ma bite à quelqu’un que je ne connais pas ! J’aurais dû te la montrer, à toi, si ça se trouve tu m’aurais dit que ce n’était rien. » Je lui fit remarquer que n’ayant pas « encore » mes diplômes de médecine, nous avions pris la bonne décision.

– N’empêche, quand mon gland sera redevenu normal, je te montrerai ma queue, tu me diras comment tu la trouves. Et toi, tu voudras bien me montrer la tienne ?

– Bah, pour quoi faire ?

– Ben, nous sommes les meilleurs amis du monde, nous pouvons faire ce genre de truc. Je te la mesurerai, par exemple.

Cette discussion me mit dans un état dont je ne réussis plus à me défaire et, dans la salle d’attente, mon sang frappait encore mes tempes tandis que mon jean me comprimait douloureusement. Mathieu me demanda de venir avec lui dans le cabinet, pendant la consultation : « Me laisse pas... » Un docteur en blouse blanche vint nous chercher. C’était une femme. Curieusement, à aucun moment, nous n’avions songé que le gynécologue du dispensaire pouvait être une gynécologue. Mathieu pâlit visiblement. Il dut lui expliquer ce qui l’amenait, je demeurai en retrait, debout, scrutait les murs, le plafond, l’air de rien. Le médecin lui demanda de lui montrer ce dont il parlait.

Mathieu baissa son pantalon et, du coin de l’œil, j’aperçus des fesses dont le rose, la rondeur parfaite et la fermeté évidente dépassaient de loin tout ce que j’avais pu imaginer dans mes fantasmes les plus débridés. Egoïstement, je me sentais aussi éperdument excité que Mathieu était mortellement gêné tandis que la gynécologue s’attardait sur son membre. Les petits boutons s’avérèrent être des mycoses. Le médecin donna à Mathieu une pommade à appliquer pendant quinze jours et lui recommanda d’expliquer à sa petite amie qu’elle devait se montrer davantage scrupuleuse quant à son hygiène intime. Si je n’avais pas déjà eu des penchants homosexuels, il est fort probable que l’idée du vagin de Marie tapissé de champignons m’aurait détourné des filles instantanément. Mathieu parut un peu dégoûté aussi, mais il ne se détourna pas de Marie. Pas tout de suite, du moins.

« Mathieu ? C’est qui Mathieu ? Un copain à toi ? Tu es né quand, gamin, tu as quel âge ? Du fais du sport ? De la musique ? Mon fils joue de la guitare. Et toi ? »

Mathieu jouait de la flûte traversière. Il me flattait d’exhibitions privées. Et quand je dis « exhibitions », c’est à double sens ! En février, le chauffage poussé à fond dans sa chambre, il profita de l’absence de ses parents et de sa petite sœur pour ôter sa chemise et me jouer, torse nu, les trois mouvements du concerto n°1 de Quantz. Des gouttes de sueurs perlaient sur son torse imberbe et cuivré, glissaient jusqu’à son nombril souligné d’un duvet blond. Les notes s’enchaînaient délicieusement. C’était une symphonie tant pour les yeux que pour les oreilles. Impossible, aujourd’hui encore, d’entendre le son d’une flûte traversière sans l’associer à des images voluptueuses de beaux corps dévêtus.

« Tu aimes le cinéma ? Tu regardes quoi comme films, gamin ? Tu vas dans les musées ? Mon fils est passionné par l’Egypte. »

En mars 1994, Mathieu et moi nous associâmes pour réaliser, sur une proposition du professeur d’histoire, un dossier concernant l’agrandissement du Louvre, alors en cours. En réalité, c’était une idée de nous deux ; la prof, Mme Roucad, avait demandé aux différents groupes d’élèves d'étudier un aspect de l’Île de France. Minaudant face à un dame cinquantenaire et rougissante, Mathieu lui expliqua que nous avions terriblement envie de mieux connaître le Louvre, que la Région participait au financement des travaux, et que nous complèterions ainsi nos connaissances en histoire. Comme tous les autres profs, hommes ou femmes, Mme Roucad ne put dire non à Mathieu.

Ainsi, nous passâmes beaucoup de temps dans les bibliothèques et, bien sûr, au Musée du Louvre. Nous fûmes émerveillés par les massives portes de pierre sculptée mésopotamiennes et par les luxueux appartements d’or et de velours vert de Napoléon III. Mathieu réitéra sans se lasser et sans me lasser, des remarques déplacées concernant la taille des appareils génitaux des statues, des chevaux de Marly tout autant que des dieux greco-romains. « Je suis sûr que, sans problème, tu en as une plus grande qu’Héraclès. Quand est-ce que tu vas te décider à me la montrer ? »

Il prit aussi l’habitude d’écrire sur mon dos pour prendre des notes. Il me demandait toujours de me pencher un peu plus, afin de pouvoir écrire davantage à l’horizontal. En mon esprit, notre position se traduisait par une simulation de coït anal, ce que Mathieu avait induit en me répétant qu’il en profiterait s’il n’y avait pas tant de monde. Et, avec la pression de sa main et les vibrations de sa plume sur ma colonne vertébrale, je jouissais d’instants voluptueux qui rendaient les œuvres d’art qui nous entouraient bien plus belles et bien plus précieuses encore.

L’été me parut long et fade sans Mathieu. Seules mes notes du bac français, 16 à l’écrit, 18 à l’oral, vinrent l’égayer un peu. Lui et moi échangeâmes quelques lettres puis, fin août, pour nos retrouvailles, Mathieu m’invita au restaurant chinois qui venait d’ouvrir dans notre ville. C’était la première fois qu’il m’offrait quelque chose. Je pris ce geste comme une façon de me dédommager de l’argent que je lui avait prêté pour offrir des cadeaux à Marie, argent dont je ne revis jamais la couleur.

Ma surprise fut aussi agréable qu’immense lorsque je rencontrai devant le restaurant un Mathieu à la musculature développée, faisant une demi-tête de plus que moi - fini le « p’tit doigt » - et bronzé comme un surfer californien. Je n'en revenais pas, je n'eusse pas cru que sa beauté pût encore s'accroître.  Nous étions si heureux de nous revoir que nous évoquâmes ardemment la possibilité de nous retrouver dans la même classe de terminale. Nous fûmes exaucés, pour ma plus grande joie, mais aussi, j'en étais inconscient, pour mon plus grand malheur. Cette année-là, ma passion pour Mathieu allait prendre des proportions démesurées.

« Tu es en quelle classe ? Mon fils va passer son bac le mois prochain. Et toi, gamin ? »

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Faune endormi, par Bouchardon (France, vers 1726-1730)

© Antinoüs. Ce texte ne peut être reproduit sur aucun support autre que ce présent blog sans mon autorisation explicite. Merci.

par Antinoüs publié dans : Autobiographie
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Vendredi 23 mars 2007

Depuis que nous ne pratiquions plus la lutte, les cours d’Education Physique et Sportive étaient devenus pour moi un calvaire, dont j’essayais de me faire dispenser le plus souvent possible. Tout au long de ma première classe de seconde, Damien n’étant plus là pour me choisir, j’étais toujours parmi les derniers sélectionnés par les élèves qui constituaient les équipes de football ou de basket-ball : le vilain petit canard maladroit qui ne marquait jamais de point et avait peur du ballon, c’était moi. L’année suivante, pour ma deuxième « chance » en seconde, les choses s’étaient un peu arrangées, puisque Cédric me prenait systématiquement dans son équipe, en contrepartie de quelques remarques, à l'humour particulier dont il avait le secret, chuchotées à mon oreilles, du type : « T’as intérêt à marquer un but, p’tit pédé ! »

Les premiers cours d’E.P.S. en classe de première furent marqués par une épreuve d’endurance très pénible, dont j’ai depuis oublié le nom. Il s’agissait de courir par groupe, franchissant des paliers de vitesse, et de rester le dernier debout. Je dois dire que, contrairement aux sports d’équipe, j’appréciais ce genre d’exercice qui, comme pour la lutte, permettait à ma volonté de compenser ma déficience musculaire. Mon secret ? Rien de plus simple : j’ignore la douleur, les points de côté et je dois continuer, sous peine de m’infliger des sanctions que je me promets de mettre à exécution, par la suite, si j’échoue. J’avais appris cela de Julien Sorel, le héros du roman de Stendhal, Le Rouge et le noir.

Tandis que je commençais à manquer de souffle, aux voix des quelques filles que je connaissais de l’année précédente et qui m’encourageaient, se mêla celle d’un garçon qui ne m’était pas encore familière. C’était Mathieu qui me supportait en scandant mon prénom. Je restais toujours résolu à l’éviter : on ne fréquente pas un si beau mec quand on veut réfréner ses envies homosexuelles. Cependant, je ne pouvais me résoudre à plier l’échine devant le dieu des éphèbes et, à mes propres injonctions mentales, s’ajoutèrent le désir d’être admiré en vainqueur par le bienveillant Mathieu. C’est ainsi que je remportai l’épreuve. Lorsque ce fut à son tour de courir, je l’encourageai également, oubliant pour quelques minutes la distance que je tenais à faire perdurer entre nous. Mais, c’était l’encourager doublement, d’une part à gagner l’épreuve, d’autre part à se rapprocher de moi.

Au cours suivant, en mathématiques, il vint me demander la permission de s’asseoir à côté de moi. J’acceptai de bonne grâce, touché notamment par son côté fragile. Il faisait bien une tête de moins que moi et paraissait étonnamment frêle pour un garçon dont je savais pourtant le corps si bien fait. S’il était aimé des filles, comme on aime un mignon petit frère, les garçons qui pourtant ne le détestaient pas, ne manquaient jamais de se moquer de lui et son aspect gracile. L’un d’entre eux le surnommait « P’tit doigt », ce qui avait le don de le rendre furieux, à cause du double sens. Il ne me quitta plus d’une semelle et je m’imposai alors comme son protecteur, me persuadant que mon attitude à son égard n’était que pure charité. Il m’expliqua que ce surnom qu’il haïssait était injustifié, au moins sur le plan de son anatomie intime : « Je te la montrerai, si tu veux, tu verras, ce n’est pas parce que je ne suis pas très grand qu’elle est petite. »

Depuis l’année précédente, il sortait avec une jolie fille, d’une autre classe, qui se prénommait Marie. Fier de prouver à tout le monde que « P’tit doigt » avait un certain succès, il l’a câlinait et la couvrait de baisers dans les couloirs du lycée. Je les trouvais mignons, tous les deux, et attendait patiemment mon tour. En effet, depuis quelques temps, Mathieu empiétait sur mon espace vital, dès que Marie avait tourné les talons pour rejoindre sa classe. Pas du tout gêné des qu’en-dira-t-on, que ses embrassades publiques avec Marie tuaient dans l’œuf, il n’hésitait pas, devant nos camarades, à se coller lascivement contre moi pour me parler, à entourer ma taille de son bras et à me faire des bisous en me répétant que j’étais devenu son meilleur ami.

A ce stade de notre relation, je pressentais déjà ma défaite. Jamais un garçon ne s’était montré si proche de moi physiquement et chacun de ses baisers, chacune de ses caresses me faisait décoller. Je ne touchais plus terre, essayant de garder en tête que ne se manifestait là que pure amitié. J’ignorais s’il se souvenait de notre première rencontre au stage des délégués et n’osais lui poser la question, tant j’associais ce souvenir à un profond sentiment d’érotisme.

Une camarade de notre classe, Sandrine, qui connaissait Mathieu depuis le collège, se permit, confidentiellement, de me mettre en garde : « Je vois bien que tu l’aimes beaucoup, mais fais attention, derrière ses airs angéliques de poupon se cache un garçon très égoïste et hypocrite qui n’agit que pour ses seuls intérêts. Il te charme car il te sent faible. Il te fait croire qu’il est faible pour mieux endormir ta méfiance. J’ai vu Mathieu causer de grandes souffrances à des filles et à des garçons, méfie-toi. »

Si j’accueillis ces paroles avec bonhomie, trouvant charmant que Sandrine se souciât ainsi de moi, j’en rejetai immédiatement toute crédibilité, persuadé qu’elle n’avait pas idée de ce que Mathieu et moi ressentions l’un à l’égard de l’autre. Bien plus tard, je me souviendrais de cette mise en garde, apprenant qu’il ne faut pas mépriser les conseils de celle ou celui qui possède l’expérience.

Au mois d’octobre se déroulèrent les élections des délégués de classe. Mathieu et moi souhaitions nous représenter. Mon ami prit la décision de ne pas le faire, de crainte qu’une rivalité porte atteinte à notre nouvelle amitié. Il s’arrangea pour me présenter les choses de telle sorte que je le contredisse : « Ca m’aurait beaucoup plu d’être encore délégué, mais si je me présente, je sais que toutes les filles vont voter pour moi, et beaucoup de mecs aussi, et je n’ai pas envie que tu sois triste à cause de moi. » Je lui répondis que s’il pensait avoir toutes ses chances, si les élèves désiraient tant qu’il fût leur délégué, il n’y avait aucune raison pour qu’il ne se présentât pas. « Ca m’est égal si je ne suis pas élu », conclus-je. Il ne se le fit pas répéter deux fois.

Je votai pour lui, de crainte qu’il n’ait pas assez de voix et que la défaite ne le renvoie à son statut de « P’tit doigt ». Je me fis laminer sans concession, n’obtenant qu’une seule voix... celle de Sandrine, apprendrais-je quelques minutes plus tard. Il n’était pas faible, les filles ne l’aimaient pas avec condescendance mais avec fascination, les moqueries amicales de certains garçons n’étaient motivées que par la jalousie qu’éveillaient en eux l’extrême beauté et la popularité de Mathieu. Ma grande naïveté me fit honte. Je me braquai et ne voulus plus lui adresser la parole.

Toutefois, une partie de moi se disait qu’il tenait vraiment à moi, qu’en l’ignorant ainsi, il viendrait de lui-même me parler, avec son air de chien battu qui me fendait le cœur, et que tout s’arrangerait. Il n’en fit rien. Sans réfléchir aux conséquences, je piétinai ma fierté après avoir battu froid Mathieu pendant deux jours, et offrit à celui-ci un chocolat au distributeur du hall du lycée, m’excusant pour... mon manque de fair-play. Quelle autre cause aurais-je pu lui donner quant à mon attitude ? Il m’assura que c’était sans gravité et, fort de mon sentiment de culpabilité, se laissa désormais chaque jour offrir des chocolats chauds. J’avais perdu la première bataille. Dans ce genre de relation, elle est la plus décisive.

Au cours de l’automne de la même année, 1993, une violente dispute éclata entre nous. Tout commença par son attitude fuyante à mon égard, du jour au lendemain : plus aucune caresse, plus aucun baiser, pas le moindre mot tendre. Sandrine, à qui il s’était confié, m’expliqua : « Il pense que tu es homo et qu’il vaut mieux mettre de la distance entre vous, pour que tu ne souffres pas. Pour ma part, je crois qu’il l’a toujours su, mais qu’il ne sait pas ce qu’il veut, alors il fait comme s’il venait de s’en apercevoir. »

J’assurai Sandrine qu’elle faisait erreur, que jamais, ô grand jamais, je ne serais pédé et que Mathieu allait devoir s’excuser de colporter ainsi des rumeurs sur moi. Dans un petit passage champêtre, derrière le lycée, chemin boisé, souvent désert, qui conduisait aux riches pavillons parmi lesquels vivaient les parents de Mathieu, je profitai d’un moment calme de l’après-midi pour y surprendre le jeune homme qui faisait bouillir mon sang. Je l’agrippai au col :

- Comment tu as pu raconter à Sandrine que j’étais pédé ?!

- Elle m’avait promis de ne pas te le dire !

- C’est ça, ton excuse ?

- En fait, on se fait des bisous, des câlins, et je me suis dit que ce n’était pas très bien. Deux garçons ne devraient pas faire ça. On en a parlé au catéchisme et...

- Je me fiche du caté’ ! explosai-je, tu te disais mon ami et maintenant tu vas raconter aux autres des saloperies sur moi !

- Pardon ! Pardon ! se mit-il à pleurer, sans doute affolé par ma puissante colère.

Je le lâchais. Il fit un pas en arrière, me regardant comme s’il me voyait pour la première fois, puis il se jeta dans mes bras, me donna des baisers dans le cou, répétant qu’il ne méritait pas mon amitié. Je le serrai dans mes bras, si bien que je senti que, comme moi, il bandait. J’avais gagné la deuxième bataille, ce qui n’eut pour effet que de renforcer mon sentiment de culpabilité dont je n'entrevoyais plus vraiment l’origine. Il me faudrait plus de dix ans pour comprendre que ma mère m’avait « dressé » de telle sorte que je ne puisse pas tenir tête à autrui sans m’en affliger. Pour soulager cette désagréable impression, j'allais me montrer aux petits soins pour Mathieu, faisant disparaître mes économies pour le couvrir de petits présents.

Avec l’hiver, il tomba malade. Je débarquai chez lui, après les cours, avec des Mars, des Bounty et une B.D. de Thorgal : tout ce qu’il aimait. Sa mère, femme au foyer, était partie faire des courses avec sa petite soeur ; son père, ingénieur agronome, n’était pas encore rentré du travail. Il sembla ravi de me voir, m’embrassa malgré ses microbes.

Quand il passa devant moi pour me faire visiter la maison, j’aperçus un accroc dans son pantalon de survêtement qui lui servait de pyjama, au niveau des fesses. J’y passai mon index et sentis sa peau d’une douceur étonnante.

- Non seulement tu portes un pantalon troué, mais en plus tu es à poils en dessous ! C’est quoi cette tenue ?!

- Il y a une déchirure aussi devant, me montra-t-il en riant, c’est pratique pour me branler quand je suis au lit !

Je me gardai bien de lui faire remarquer que le trou de devant était plutôt petit. Nous nous installâmes dans sa chambre pour bavarder et plaisanter, en dévorant des barres chocolatées et en admirant les muscles de Thorgal. Au bout d’un moment, il déplora de se sentir collant ; il avait transpiré à cause d’un montée de fièvre. « Je vais aller prendre une douche, rapidement, me dit-il. Je te proposerais bien de venir avec moi dans la salle de bains pour qu’on continue à parler, mais si ma mère rentre, elle va se poser des questions. »

Je voulus rentrer chez moi, mais il me pria de rester. Il laissa la porte de la salle d’eau ouverte, elle faisait face à sa chambre dans laquelle je demeurai. Tandis qu’il continuait à me parler tout en se déshabillant, j’évitai de le regarder pour lui répondre, ou plutôt je veillai à ne fixer de loin que son regard, laissant tombé un voile flou sur le reste de son corps, par un subtile jeu d’optique qui me faisait peut-être loucher. Il revint rapidement dans la chambre, encore mouillé, la taille enveloppée d’une serviette. Il se jeta sur son lit, se cala contre son oreiller, un genou levé qui entrebâillait la pièce de linge en éponge bleue. Je me dépêchait d’engager une conversation pour occuper mon esprit.

- Marie est venue te voir ?