Les semaines qui suivirent ne laisseraient dans mon souvenir qu'un épais brouillard difficilement pénétrable. Les
anxiolytiques avaient embrumé mon cerveau, et ma capacité mémorielle équivalait à celle d'un poisson rouge qui oublie tout en l'espace d'un tour de bocal. De même que celui-ci ne peut jamais
s'ennuyer, redécouvrant en permanence le salon dans lequel trône son aquarium, de même je m'émerveillais à chaque instant d'être là où j'étais, me demandant comment je pouvais y être parvenu,
alors que je n'en gardais pas le moindre souvenir.
Tiens ! Je suis dans ma chambre avec Mathieu. Depuis quand est-il là ? Qu'est-ce que je faisais une seconde auparavant pour ne pas m'être aperçu de sa présence ? C'est comme si je venais au monde
à l'instant même, sensation étrange...
– C'est nul ce que tu as fait ! me répétait-il.
– Tu as eu peur ? demandais-je.
– Pas vraiment. Je savais que tu n'étais plus en danger quand Sandrine m'a tout raconté. Et Samira, elle le sait ?
– Non ! Elle me le reprocherait et voudrait savoir pourquoi. Toi, tu ne veux pas savoir ?
– Bof, ce qui est fait est fait. Ca m'a gonflé, surtout, parce que ça m'a perturbé au point que je n'ai même pas pu baiser Marie, hier !
– C'est tout ce qui te préoccupe.
– Non, c'est pour te dire que ça m'a perturbé, insista-t-il en forçant sur le froncement de sourcil mélodramatique. Mais, bon, de toute façon je la vois ce soir, ça va y aller, je vais me les
vider !
Même si je n'en avais pas conscience alors, c'est à ce moment précis que je cessai de me sentir attaché à lui, lorsque je réalisais que ma mort ne lui causerait comme seul soucis qu'un déclin
momentané de sa libido. Je me retrouvais incapable d'aimer une seconde de plus un être aussi égocentrique.
Mais pourquoi pensais-je à lui alors que j'étais attablé chez Sandrine, des bouquins d'histoire-géo ouverts devant nous ?
– C'est génial ! s'exclama-t-elle. Tu connais toutes les villes de Chine et du Japon !
– Ah ?
– Vas-y, récite-les encore une fois.
– Euh... je ne les connais pas. Enfin, je ne les connais plus.
– C'est tout à fait normal, les choses vont se remettre en place petit à petit, me dit le Docteur Arnaud sur le ton du réconfort.
Nous étions dans le bureau de mon psychiatre. Bizarre, j'aurais juré qu'une seconde avant, je révisais pour le bac avec Sandrine.
– En attendant, lui répondis-je, car je semblais savoir de quoi nous parlions, le bac approche et je ne retiens rien.
– Vous vous inquiétez trop pour cet examen. Au point d'avoir avalé tous ces cachets ? N'y a-t-il pas une autre raison ?
– Je vous l'ai dit, ça me stresse que mes parents se disputent tout le temps.
– Et Mathieu ? Vous parlez souvent de lui. Vous ne pouviez pas lui parler de ce stress ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. C'est mon meilleur ami, je ne voulais pas l'embêter avec ça.
– Les amis sont aussi là pour qu'on se confie à eux. Je suis sûr que ça ne l'aurait pas dérangé.
– Moi, je ne me confie à personne.
– Pourquoi ?
Je laissai la conversation s'effondrer dans le silence jusqu'à ce qu'il se décide à me dire : « Bon, nous nous revoyons la semaine prochaine. N’oubliez pas de prendre votre antidépresseur
tous les jours. » Evidemment que je le prenais ! En doutait-il ? Tout ça parce que je n’avais pas envie de répondre à toutes ses questions ?
Au moins de juin, je fus tout à fait réveillé et apte à passer le bac. Je l’obtins de justesse, mes révisions n’ayant pu me profiter pleinement que depuis peu.
– Eh bien, vous voyez, il était inutile de vous inquiéter autant ! triompha le docteur Arnaud. Tout va bien maintenant, hein ?
– Oui, je crois.
– Mais peut-être n’était-ce pas le bac qui vous préoccupait, vous ne semblez pas tellement réjoui.
– J’ai de plus gros ennuis que le bac, dis-je sans savoir jusqu’où j’irais dans mes confidences.
Depuis ces dernières semaines, le docteur Arnaud avait su gagner ma confiance. Il trouvait souvent les mots justes, riait à mes plaisanteries sans être dupe de ma souffrance morale, il semblait
me comprendre. Il m’avait répété maintes fois, au détour de nos dialogues, qu’il était tenu au secret professionnel, qu’il ne serait pas en droit de raconter quoi que ce fût de ce qui se disait
dans son bureau, qu’entre ces murs, je pouvais m’exprimer comme nulle part ailleurs. J’étais arrivé au point au je voulais lui faire réellement confiance, parce que je n’en pouvais plus. Si je
continuais à me mentir, à ne pas formuler la vérité, j’allais devenir fou. Il fallait que je le lui dise, au moins à lui, pour m’entendre le dire et... et quoi ? J’ignorais ce qu’il se
passerait ensuite, mais il le fallait, mon secret m’étouffait et m’infligeait une douleur morale d’un degré tel que je risquais à nouveau d’avaler le contenu d’une boîte de Lexomil pour ne
plus ressentir cela.
– Et quels sont ces « gros ennuis » ? m’interrogea-t-il patiemment, d’une voix bienveillante.
– En fait, je n’en ai qu’un, mais ma vie en est gâchée. C’est quelque chose de très grave.
– Ca concerne Mathieu ? lâcha-t-il d’un coup.
– Non !... Si. Un peu. Je crois... je crois que j’aime les hommes.
– Que voulez-vous dire exactement, me demanda-t-il d’un air complice qui signifiait qu’il avait compris et qu’il n’était pas étonné du tout.
– Je suis... pédé, finis-je par dire en m’effondrant en larmes.
Je pleurais comme je l’avais rarement fait, mes réserves lacrimales me paraissaient intarissables, j’étais secoué de sanglots bruyants, ma tête me semblait sur le point d’exploser. Quand je fus
calmé, tandis que mon psy entamait une deuxième boîte de 150 mouchoirs en papier qu’il me tendait amicalement en échange de la première que je lui rendais vide, il me demanda avec
malice :
– Est-ce si terrible que ça ?
– Evidemment ! m’exclamais-je, l’air indigné. Je suis homo, c’est horrible ! Je déteste les homo !
– Les détestez-vous vraiment ?
– Oui, comme tout le monde. Les gens pensent que les homo sont pervers et ridicules.
– Ce n’est pas vrai, « tout le monde » ne pense pas ça. Moi, je ne le pense pas. Et vous ?
– Non, je ne le pense pas. Mais, moi, je suis homo. Autour de moi, soit on n’en parle pas, soit on en parle de façon péjorative.
– Eh bien, moi, j'en parle et je ne vois pas ce qu'il y a de mal à cela, je considère l'homosexualité comme naturelle, et je ne lui vois rien de péjoratif ou de mélioratif.
J’avais déjà remarqué depuis longtemps son alliance et le cadre avec la photo de ses enfants posé sur son bureau. On pouvait donc être un médecin honorable, père de famille et ne pas considérer
les homosexuels comme des criminels ? Tous les sophismes qui avaient cimenté mon éducation au sujet de la sexualité, qu’ils soient issus des médias ou de mes parents, s’effritaient comme un
crépit tombant en poussière.
Le Docteur Arnaud m’expliqua, au fil de nos séances, que les hétéro avaient souvent des penchants homosexuels, notamment à l’adolescence, mais que leur éducation pouvait les amener à rejeter
cette évidence au point de se montrer des plus virulents à l’égard des homo. Certains homosexuels eux-mêmes rejetaient leur identité sexuelle pour des raisons religieuses ou sociales, ce qui les
faisait passer à côté de leur vie. Je me rendais compte que j’avais failli ainsi détruire la mienne.
Certes, notre Société ne se montrait pas des plus accueillantes, il faudrait attendre l’arrivée de nouvelles séries télévisées américaines, vers la fin des années 90, pour découvrir enfin des
gays et des lesbiennes « normaux », non caricaturés, sur le petit écran ; mais je comprenais qu’il était inutile de lutter contre sa nature, il valait mieux remonter ses manches
pour se faire une place au soleil. Je faisais partie de ce monde, j’en avais le droit, que je fusse homo ou hétéro.
Cette prise de conscience fut pour moi comme une seconde naissance. C’était l’été 1995. J’avais vingt ans et quelques semaines, mais je percevais désormais le monde tel un nouveau-né, avec
enthousiasme et naïveté.




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